Friday, 6 October 2017

Berlin, le matin


Photo Scene de rue Berlin 1930

Extrait de L'exposition, roman de Hugo Walter, disponible sur Amazon.fr

Il aimait son travail à Babelsberg comme il aimait Berlin. Parfois, s'il n'était pas trop pressé, il s'arrêtait deux minutes sur le chemin du travail pour admirer la vue depuis le pont sur la Spree tout en allumant une Juno.
Sept heures et demie. Berlin s'est mis en marche. Une caravane incessante d'ouvriers et d'employés de bureau sort de la bouche du métro ou s'empresse vers le S-Bahn.
Il s'amuse à étudier les différents chapeaux. Il y a les feutres à large bord ou ceux de forme plus compacte, dont les propriétaires portent aussi cravate ou nœud papillon. Mais ce qui prédomine dans ce quartier sont les casquettes, de visière étroite ou bien large et lustrée comme celles des cochers ou des porteurs de gare. À l'occasion un panama, île tropicale dans un océan de feutre obscur. Et puis les secrétaires, dactylographes, opératrices de standard, avec leurs couvre-chefs bleus, verts, roses, des touches de couleur dans le gris tourbillon masculin.
Finie la cigarette, il traverse le pont lui aussi. De l'autre côté de la rivière, un cercle de badauds. Un homme en costume marron et casquette à carreaux, debout derrière une table pliante, attire l'attention des passants avec une voix de stentor. "Pour le compte de la bien connue et très renommée maison Krüger und Söhne, pour la toute première fois dans la capitale du Reich." Mais : qu'est-ce qu'il vend ? On ne voit pas de couteau de cuisine. On ne voit pas de portefeuille avec poche spéciale pour document d'identité et photos des "êtres aimés", idéal aussi bien pour monsieur que pour madame.
Pliée sur son bras droit, une veste qu'il prend soin de souiller avec de l'encre noire. Dans sa main gauche, une petite boite en carton. Il dépose la veste sur la table, tire de sa valise une bouteille d'eau et un verre, ouvre la boite et dilue son contenu, – une poudre blanche – dans le verre d'eau. Il bouche l'ouverture du verre avec la paume de la main et secoue énergiquement. Ensuite il applique la mixture à la veste.
Miraculeusement, la tache d'encre disparaît. "Miracle ? Rien de tel, cher et très respecté public, tout simplement l'effet strictement scientifique de ce produit étonnant que j'ai le plaisir et l'honneur de mettre à votre disposition en exclusivité absolue et en représentation de la firme Krüger und Söhne, fleuron de l'industrie chimique allemande, un produit dont la formule est un secret soigneusement gardé. Aucun miracle, mesdames et messieurs. Mais ce qui peut vraiment et sans exagération être qualifié de miraculeux c'est son prix : à peine un mark vingt la boite, une promotion spéciale valable uniquement à la date d'aujourd'hui."
Sacha se dispose à traverser l'avenue qui court parallèle au pont lorsqu'il voit un tramway de la ligne trente-deux qui arrive. Deux piétons s'approchent de la voie eux aussi. "Attention !", crie-t-il. Les hommes le regardent curieux mais ils n'arrêtent pas leur marche, c'est plutôt le tramway qui réduit la vitesse, pour s'arrêter complètement à deux mètres des piétons. Imperturbables, ils passent devant le véhicule sans lui adresser un regard.
Comment pouvaient-ils prévoir que le tramway allait s'arrêter ? Il n'y a pas d’arrêt à ce lieu. Mais ils savent bien qu'à ce point le conducteur est obligé de descendre à la voie pour opérer le changement d'aiguilles avec sa barre de fer.
Il est fasciné par cette désinvolture, par cette assurance métropolitaine, l'élégance du mouvement des gens, évitant adroitement les autres passants, évaluant judicieusement vitesses et obstacles de manière à ne jamais avoir à s'arrêter, à ne jamais enfreindre cette loi de la grande ville : le mouvement continu.

1 comment:

  1. Quelle déscription intéressante et vivante!Cela donne envie d'y être!

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