jeudi 11 janvier 2018

Irmgard Keun, berlinoise en exil

Auteur Irmgard Keun

Irmgard Keun est née dans le quartier de Charlottenburg à Berlin en 1905 d’Eduard et Elsa-Charlotte Keun. Elle et sa famille vivent à Berlin avant de déménager en 1913 à Cologne.  En 1921 Keun fréquente une école de commerce, puis elle prend des leçons de sténographie et de dactylographie. Elle travaille ensuite comme sténodactylo. De 1925 à 1927 Irmgard Keun fréquente l’École de théâtre de Cologne. Quelques engagements s’ensuivent, mais avec un succès modéré. Pour cette raison elle met fin en 1929 à sa carrière théâtrale et commence à écrire, encouragée par Alfred Döblin. En 1932 elle épouse l’auteur et metteur en scène Johannes Tralow ; le couple divorce en 1937.

En 1931, son premier roman, Gilgi – l’une de nous, rend Irmgard Keun célèbre d’un jour à l'autre. De même, La fille de soie artificielle, 1932, est un succès commercial. Mais en 1933-1934 ses livres sont confisqués et interdits par le régime nazi.




"Nombreux furent les philosophes, les historiens, les artistes, qui composèrent avec le régime nazi. En revanche, écrit Klaus Mann dans Le Tournant, «les écrivains allemands - c’est une constatation satisfaisante - ont montré plus de valeur en 1933 que les membres d’aucune autre profession». Très vite, tout un pan de la littérature bascula dans l’exil. Parmi les représentants connus, même si son nom ne dit plus grand-chose, Irmgard Keun, 30 ans en 1935, auteur de Gilgi et de la Jeune fille en soie artificielle : en 1933, au moment où ils étaient traduits en France, ces deux best-sellers disparaissaient des bibliothèques et des librairies allemandes. Pour l’auteur interdit, il n’y avait plus qu’à faire sa valise. Mann : «Ceux que leur race compromettait ne furent pas les seuls à prendre le large ; avec eux, beaucoup partirent, dont le sang non juif était irréprochable : Fritz von Unruh et Leonhard Frank, Bertolt Brecht et Oskar Maria Graf, René Schickelé et Annette Kolb, Werner Hegemann et Georg Kaiser, Erich Maria Remarque et Johannes R. Becher, Irmgard Keun et Gustav Regler, Hans Henny Jahnn et Bodo Uhse, Heinrich et Thomas Mann : pour ne nommer que ceux-là.»



Keun n’a droit qu’à cette seule mention dans les mémoires de Klaus Mann. En 1941, elle figure dans une autre liste, celle des écrivains exilés suicidés. C’est une erreur. Mais elle laisse dire, cela lui permet de rentrer en Allemagne sous une fausse identité. Elle mourra en 1982, redevenue brièvement riche et célèbre, rééditée dans son pays (et en France), tardivement réintégrée parmi ses pairs, après qu’un ultime roman, en 1950, Tendre Ferdinand ( Balland le met à son catalogue en 1983) a échoué, sur le moment, à lui rendre son rang. Cette année-là, à 45 ans, elle s’est retrouvée mère célibataire. Dans les années 70, de jeunes féministes et de nouveaux admirateurs allaient s’intéresser à ce séduisant personnage déchu, alcoolique et psychiatrisé, vivant dans un dénuement à la fois imposé et choisi.



Pour la postérité, rien à faire, Irmgard Keun est surtout associée à la biographie de Joseph Roth, dont elle partagea l’existence vagabonde de l’été 1936 à fin 1937, jusqu’à ce qu’elle fuie sa jalousie étouffante. La pétillante Allemande et l’Autrichien «affligé» (l’expression est d’elle), de quinze ans son aîné, se rencontrent à Ostende. Ils travaillent dans les cafés enfumés, on les voit bien remplir des pages et des pages en vidant des verres au même rythme."



Claire Devarrieux, dans Libération, 28 mai 2014



Berlin_Gedächtniskirche


Le personnage principal de la fille en soie artificielle arrive à Berlin d'une ville de la Rhénanie. Elle rencontre toutes sortes de gens plus ou moins bizarres et a du mal à trouver son chemin dans la métropole. Ici, nous la voyons dans les rues autour de la Gedächtniskirche:

"Je vois ma propre image reflétée dans les fenêtres, et je pense que je suis jolie, et puis je regarde les hommes et ils me regardent, alors on se sent grand et important. Il y a la Gedächtniskirche avec une tour grise comme une huître - je peux manger des huîtres maintenant, de la bonne façon - le ciel a une sorte de reflets dorés dans le brouillard, et ça me donne envie d'aller à l'église, mais on ne peut pas à cause de toutes les voitures – il y a un tapis rouge devant, car il y a eu un mariage affreusement chic cet après-midi – le Gloriapalast brille et il a l’air important - comme un château, un château – mais en fait, c'est un cinéma et un café.Au pied de l'église il y a une clôture de chaînes en fer noir. Et il y a aussi le Romanisches Café où les hommes ont les cheveux aussi longs! Et là j'ai passé les soirées avec l'élite culturelle, ce qui veut dire une sélection des meilleurs, mais tous les amateurs de mots croisés savent cela et nous avons formé comme une coterie là bas, et le Romanisches Café est méconnaissable de nos jours et tout le monde dit maintenant: Seigneur, cet endroit où tous ces écrivains sans le sou passent leur temps, vous ne pouvez plus y aller. Et pourtant ils y vont. J'ai beaucoup appris là, c'était comme apprendre une langue étrangère. Et aucun d'entre eux n'a beaucoup de sous, mais ils vivent en tout cas, et certains membres de l'élite jouent aux échecs au lieu d'avoir de l'argent. Et cela prend beaucoup de temps, c'est finalement le but, mais les serveurs ne le voient pas de cette façon, car une tasse de café apporte cinq pfennig en pourboire, et ce n'est pas beaucoup d'un client qui passe sept heures à jouer aux échecs. "



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