Friday, 19 January 2018

Le siffleur des Six Jours de Berlin

Reinhold Habisch -Berlin Six Days Race
Quand on se penche sur le Berlin d’entre-deux-guerres, la documentation graphique est richissime. Si on s’intéresse par contre au Paris de Victor Hugo, où au Londres victorien, on n’a accès qu’à une quantité limité de daguerréotypes et aucun enregistrement de son, encore moins de film.

Sur le Berlin des années 1920 on trouve énormément de photos. Des gens sirotant un café à l’une des terrasses de la Kurfürstendamm, admirant un spectacle de variétés à l’Admiralspalast, ou montant dans un tramway qui les amènera de l’Alexanderplatz à la rue de Potsdam. Mais si on veut savoir un peu plus sur ces gens, si on veut « zoomer » la photo, on rencontre les limites de la documentation : la définition n’est pas infinie, au bout d’un certain degré d’agrandissement, les détails de l’image se diluent en particules de gris, de blanc, de noir. On ne peut pas savoir où habite cette fille qui saute gracieusement sur une flaque d’eau dans la rue, si elle est mariée et avec qui, pour quel parti elle vote, où est son lieu de travail et où elle va pour s’amuser le samedi soir.

Mais des fois on peut mettre un nom sur le visage, et mème une biographie. Le monsieur en train de siffler sur la photo tout en haut par exemple :

En fouillant dans cet archive presque inépuisable qui est Internet, on apprend qu’il s’appelle Reinhold Habisch. qu’il est né à Berlin en 1889, dans un immeuble pauvre de la Strausberger Platz. Il voulait devenir coureur cycliste mais un accident en montant sur un tram le priva du plein usage de ses jambes. Mais il continua de s’intéresser au sport, et tout spécialement à l’un des plus grands evénements sportifs de Berlin, la Course de Six Jours.

La première course de six jours d'Europe eut lieu à Berlin en 1909 dans les salles d'exposition du zoo; En 1911, elle fut déplacée au Sportpalast (Palais des Sports). Après une interruption pendant la Première Guerre mondiale, elle est devenue un véritable événement social dans la République de Weimar. Les spectateurs suivaient les mouvements des cyclistes mais pas seulement ça; on mangeait, on buvait et on fumait. Il y avait une orchestre aussi, pour animer davantage le spectacle.

L'audience était composée de toutes les couches de la population. Alors que les meilleures places étaient réservées à la « bonne société », les ouvriers et les employés se pressaient au sol et dans le rang supérieur (le Grenier à Foin) . Ici étaient surtout les vrais amateurs de cyclisme qui étaient souvent eux mêmes membres d'un club de cyclisme et donc réellement intéressés par la course. Pour leur part, les membres des classes supérieures voyaient la course plutôt comme un divertissement, qui pouvait être visité dès que les théâtres et les salles de concert aient fermé. Ils y allaient davantage pour voir et être vus que par  intérêt pour le sport.




Film poster Um_eine_Nasenlänge
Affiche du film
Film poster Um_eine_Nasenlänge
"Um eine Nasenlänge"
                    


Cependant, les différentes couches de la société ne étaient pas strictement séparées. L'atmosphère de fête populaire de la course  rendait possible un échange à travers les rangées de sièges et les limites sociales, ne serait-ce que de manière acoustique. Le meilleur exemple était Reinhold Habisch, surnommé Krücke ( béquille) au cause des suites de son accident. Son rêve d’une carrière cycliste avait eu un fin abrupte, mais il est resté fidèle au sport tout au long de sa vie en tant que spectateur et adepte. Par ses commentaires drôles et irrévérents et surtout par son sifflement caractéristique, il devint le chef du « grenier à foin » et le roi secret du Sportpalast, celui à qui il était permis de se mêler aux « stars », aux célébrités. De temps en temps, il était engagé comme animateur pour des courses de six jours dans d'autres villes comme Dresde ou Breslau. Il joue dans deux films sur la course de six jours, dont « Um eine Nasenlänge » (« D’un poil »), de 1931. Et en 1928, Max Schmeling, le champion de boxe, lui  fait don de 3.000 marks, le capital de démarrage pour un magasin de cigares, qui il ouvre à la Kommandantenstrasse.

Mais ce sifflement qui fit la gloire de Krücke Habisch, à quel moment intervenait-il? Eh bien, pour le savoir il faudra nous approfondir (c’est une manière de dire) dans l’histoire de la musique viennoise.

En 1892, le viennois Siegfried Translateur, alors âgé de seulement 17 ans, compose un vals nommé Wiener Praterleben (La vie dans le Prater viennois). Dans sa composition, Translateur a intégré le battement de mains qui était coutume au Prater de Vienne comme un accompagnement obligatoire. La pièce était déjà relativement populaire, car elle avait été jouée dès 1923 aux Six Jours de Berlin. C'est Krücke  Habisch qui eut l'idée de remplacer les applaudissements par des sifflets: le Waltz du Palais des Sports, le Sportpalastwalzer  est né.

Pour écouter un enregistrement de 1932, avec la voix de Alexander Flessburg, cliquer ici:


https://www.youtube.com/watch?v=0ujSE_UWXNY




L'histoire de cette valse illustre deux choses: d'abord, que le développement des loisirs sportifs modernes a eu lieu dans un contexte international. Ainsi, la musique est passée de Vienne à Berlin, la compétition sportive elle-même a été importée de New York. En second lieu, il montre que ces formes de divertissement distribués internationalement trouvent une expression locale: la course de six jours était un événement spécifique à la ville avec une très forte notoriété locale et des modèles de référence berlinois. Ce fut notamment le cas de la participation active du public aux Six Jours.

Alors que le public dans les théâtres et les salles de cinéma est silencieux afin de se concentrer pleinement sur la performance artistique, au Palais des Sports le public pouvait s’exprimer librement. De fait, ses chants étaient une partie irremplaçable du spectacle, de l’ »œuvre d’art totale » qui se mettait en scène une ou même deux fois par an pendant les années 1920.

Un enregistrement de gramophone de 1932 donne encore aujourd'hui une impression vivante. On entend les cris du public, les argumentaires des vendeurs de rafraîchissements, les échanges de mots salaces entre les sexes, et aussi, évidemment, les sifflements de « Krücke », sans oublier l’orchestre du Palais des Sports.

Le Sportpalastwalzer fait ainsi partie d'un patriotisme local acoustique (et bien commercial) spécifique à Berlin,  et le sifflement de "Krücke" devient une marque sonore de la ville.


Krücke Habisch a survécu la guerre et n'est mort qu'en 1964, dans son Berlin natal. Siegfried Translateur par contre, suivit le destin de tant de juifs allemands et autrichiens: il fut assassiné au camp de Theresienstadt en 1944. Quant au Sportpalast, il fut démoli en 1973.





Information tirée en grande partie du site de la Bundeszentrale für politische Bildung.

http://www.bpb.de/gesellschaft/kultur/sound-des-jahrhunderts/209786/sport-und-vergnuegungskultur


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