Monday, 15 January 2018

Les six jours de Berlin, vus par Egon Erwin Kisch

Six Days Race Berlin

Les Six Jours de Berlin sont une course cycliste qui se tient chaque année.




L'événement eut sa première en 1909 et il est devenu particulièrement populaire dans les années 20, lorsqu’il avait lieu dans le légendaire Sportpalast. Ce n'était pas seulement un événement sportif, mais aussi social. Des artistes connus et des célébrités sportives - des boxeurs à succès comme Max Schmeling, Karl Mildenberger, Bubi Scholz ou Wladimir Klitschko – ne manquaient pas cette occasion de se présenter en public et même de donner le signal de départ.



Le « reporter enragé » Egon Erwin Kisch, a écrit un article célèbre sur la course et la fascination qu'elle exerçait sur les Berlinois de tous les âges et classes sociales. Ici, une traduction qui pourrait être meilleure, mais qui donne, je l'espère, une idée du texte original, ainsi que du style magnifique du célèbre journaliste.



«Pour la dixième fois, la course de six jours fait rage au Sportpalast de la Potsdamer Straße. Treize cyclistes, chacun faisant partie d'un couple, ont commencé à pédaler vendredi à neuf heures du soir, sept mille personnes prenaient leurs coûteux sièges, et depuis lors, jour et nuit, nuit et jour, les treize ont évolué frénétiquement dans le fou carrousel qui est cette course. /.../


Pendant six jours et six nuits, ces treize coureurs ne regardent ni à droite ni à gauche, mais seulement en avant, et pourtant ils restent toujours au même endroit, toujours dans l'ovale du vélodrome, sur les longs côtés ou sur la courbe ascendante, presque verticale, se guettant les uns les autres, parfois en tête de l'essaim, parfois en arrière et parfois - et alors le public rugit: "Hipp, hipp!" - quelques mètres en avant ; mais après un ou deux tours de plus, l'empressé regagne l'endroit où il se trouvait auparavant et le voilà de retour au troupeau.

Un manège assasin.

Ils restent donc tous au même endroit même lorsqu'ils se précipitent, parcourant l'Europe en diagonale, de Constantinople à Londres et de Madrid à Moscou. Mais ils ne voient ni le Bosphore, ni Lloyd George, ni l'Escorial ni Lénine, aucun harem et pas une seule dame chevauchant à Hyde Park, pas même l’ombre d’une Carmen séduisant Don José, et aucun socialiste aux courts cheveux noirs avec la «Doctrine de la Plus-value» de Marx dans sa poche.

Six jours et six nuits treize paires de jambes pressent sur les pédales, la jambe droite sur la pédale droite, la jambe gauche sur la pédale gauche, treize dos courbés, tandis que la tête se tourne, une fois vers la droite, une fois vers la gauche et treize paires de mains ne font rien d’autre que de s’accrocher au guidon.


Ses treize partenaires sont maintenant épuisés, et se font masser dans les cubicules souterraines. Six jours et six nuits. Dehors, les livreurs transportent les journaux du matin, conduisent les premières voitures des tramways hors de leur dépôt, les ouvriers vont aux usines, un mari donne à sa femme le baiser du matin, un policier remplace l'autre au coin de la rue, des gens vont au café, quelqu'un se demande s'il devrait mettre la cravate rayée grise et noire aujourd'hui, ou la brune, le dollar monte, un criminel décide finalement d'avouer, une mère donne une fessée à son enfant, des machines à écrire hochent, des sirènes d'usine appellent à la pause déjeuner, une pièce de Georg Kaiser est jouée au Deutsches Theater, une pièce dans laquelle la course de six jours joue aussi un rôle, (Kisch se réfère ici à la pièce expressionniste «Von morgens bis mitternachts», Du matin au minuit) le serveur oublie d’amener le bifteck, un patron licencie un employé qui a quatre enfants, devant une caisse de cinéma une centaine de personnes font la queue, un débauché séduit une fille, une dame a ses cheveux teints, un écolier fait ses devoirs d’arithmétique, au Reichstag il y a des scènes orageuses , dans la salle de la Philharmonie un festival indien, dans les maisons des gens assis aux toilettes lisent le journal, quelqu'un rêve de se retrouver dans une salle de bal en chemise et caleçon, un lycéen ne peut pas dormir car demain il ne sera peut être pas capable de prouver le théorème de Pythagore, un médecin ampute une jambe, des gens naissent et des gens meurent, un bourgeon fleurit et une fleur se fane, une étoile tombe et un cambrioleur grimpe sur un mur, le soleil brille et des recrues s’exercent au tir, le tonnerre gronde et des directeurs de banque tiennent une réunion, dans le jardin zoologique les prédateurs sont nourris et un mariage a lieu, la lune brille et la conférence des ambassadeurs prend des décisions, l'homme est bon et l'homme est mauvais – et pendant ce temps là les treize avec leurs fesses sur un triangle de cuir, pédalent sans arrêt, sans cesse autour de la piste, avec la tête chauve et les jambes velues, hochant la tête, à droite, à gauche, à droite, à gauche.

La terre aussi tourne autour, pour recevoir la lumière du soleil. Tout comme la lune, pour donner de la lumière nocturne à la terre. Les roues tournent pour produire de la richesse. Il n’y a que l'homme pour tourner inutilement le long de son arbitraire ellipse, six jours et six nuits, pour rien.

/ ... /

Un inquisiteur qui aurait concocté un tel supplice aurait été attaché lui-même à la roue dans le Moyen Âge le plus sombre. Mais au vingtième siècle, les courses de six jours sont nécessaires. Il faut qu'il y en ait ! Les gens l'exigent. Le vélodrome aux treize maillot est l'échelle manométrique d'une humanité chauffée avec des envies de sensations fortes, avec la volonté extatique de protester contre la commodité et la mécanisation.
/.../

Du matin jusqu'à minuit le stade est plein, et de minuit jusqu'au matin les affaires vont encore mieux. Un pont traverse le haut de la piste et mène à la zone centrale; le traverser vous coûtera deux cents marks. A l'intérieur de la piste il y a deux bars avec des groupes de jazz, où une coupe de champagne vous coûtera trois mille marks papier et une bouteille vingt mille. Des dames devêtues de robes de soirée sont là, des criminels en tenue de travail (redingot et chaussures de bal), des chauffeurs, des noirs, des étrangers, des officiers et des juifs. Ils accordent des prix. Quand la course est finie, leur attention tourne des courbes de la piste aux courbes de la charmante voisine. Elle se penche sur la barrière dans une pose attrayante, ses chevaliers regardent son décolleté, à droite, à gauche, à droite, à gauche. C'est la course des six jours de la vie nocturne.

Sur les gradins, les travailleurs de Berlin, les nationalistes, les sociaux-démocrates, droite, gauche, droite, gauche, tous les sièges du palais des sports sont vendus depuis quatorze jours. Droite, gauche, droite, gauche, les districts du nord et du sud ont été dépeuplés, les maisons sont vides, de haut en bas, à droite et à gauche.

Et plus de la moitié des sièges appartiennent à des obsédés qui persévèrent du début à la fin des cent quarante-quatre heures. Dans les cercles sportifs de Berlin, il est bien connu que même le malheur des malheureux est adouci par l'institution des Six Jours. Le mari dominé peut rester loin de la maison pendant six jours et six nuits, sans crainte d'ètre sermonné. Même le mari le plus jaloux laisse sa femme seule et indéfense une demi-douzaine de jours et de nuits; elle peut aller où elle veut, droite, gauche, droite, gauche, manger tranquillement avec son amie, boire et dormir, car le mari est, corps et âme, aux Six Jours.

Des Six Jours, les spectateurs ne s'éloignent pas, qu'ils soient en congé du patron ou en arrêt maladie, qu'ils aient fermé leur magasin ou confié l'entreprise aux employés, qu'ils ne rendent pas visite aux clients, qu’ils soient en grève ou au chômage. Ce n'est qu'exceptionnellement que leur plaisir est prématurément interrompu, comme cela est arrivé à M. Wilhelm Hahnke, de la 139e maison de la Schönhauser Straße; au troisième jour de la course, l'orateur annonça aux sept mille spectateurs par le mégaphone: «Herr Wilhelm Hahnke, Schönhauser Strasse 139, rentrez chez vous, car votre femme est morte!" 


(ma traduction, pas très correcte sans doute)

Hemingway

Après avoir lu ce reportage de Kisch, je me souviens que Hemingway a aussi écrit à propos des Six Jours, non pas de Berlin mais de Paris, au Vel-d-Hiv. C'est dans son "Paris est une fête":
 


"Mais j’évoquerai le Vélodrome d’Hiver, dans la lumière fumeuse de l’après-midi, et les pistes de bois très relevées et le crissement des pneus sur le bois, au passage des coureurs, l’effort et la tactique de chaque coureur grimpant et plongeant alternativement dans les virages,  chacun faisant corps avec sa machine ; j’évoquerai la magie du demi-fond, le bruit des motos avec leurs rouleaux, montées par les entraîneurs, coiffés du casque pesant, contre les chutes, cambrés en arrière dans leurs lourdes combinaisons de cuir pour mieux abriter contre la résistance de l’air leurs coureurs, casqués plus légèrement, courbés très bas sur leurs guidons, leurs jambes tournant les grands pédaliers dentés, la roue avant, plus petite, frôlant le rouleau derrière la moto, qui offrait au coureur un abri, et les duels qui étaient ce qu’on pouvait voir de plus poignant, le pat-pat des motos, et les coureurs épaule contre épaule, roue contre roue, montant, descendant dans les virages, tournant à une allure meurtrière, jusqu’à ce que l’un deux, incapable de suivre plus longtemps le train, lâchait prise, se heurtant soudain au mur épais de l’air dont il avait été protégé jusque-là."


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