Monday, 26 February 2018

Berlin, deux fois capitale




 



















De nos jours, l’Allemagne est divisée en une quinzaine d’états autonomes, c’est bien pour ça qu’on l’appelle « République Fédérale ». Cette autonomie des régions date du Saint Empire Germanique, où l’empereur n’exerçait qu’une autorité largement nominale sur les unités territoriales qui composaient son empire. Et nous avons tous vu des cartes de l’Allemagne avant 1871 avec son puzzle inextricable de duchés, principautés et mini-royaumes qui paraît directement extrait de l’époque féodale.


Le Reich Allemand fondé par Guillaume I à Versailles, était au fait plus une fédération qu’un Empire, les états le constituant demeurant des entités largement autonomes. Et cette situation se maintient sous la République de Weimar. Au fait, ce n’est que sous Hitler que l’Allemagne a été un état centralisé.


Quand on regarde une carte de la RFA, on constate que tous les états, ou länder, ont des superficies comparables. Mais si on se penche sur une carte de la République de Weimar, on voit qu’elle était constituée d’un colosse d’un coté (la Prusse) et d’une vingtaine d’états qui se distribuaient le territoire restant de l’autre. En effet, la Prusse représentait 60 % du territoire ainsi que de la population du Reich.


Quand je lisait dans les livres d’histoire que Hermann Göring avait été nommé ministre de l’intérieur de la Prusse par Hitler, je ne comprenait pas qu’il se contente de régenter une simple région. Mais en 1933 la Prusse n’était pas une région quelconque ; la contrôler était contrôler l’Allemagne.


Berlin était donc doublement capitale : de la République de Weimar et de l’État Libre de Prusse. La résidence du président de la République était à la Wilhelmsstrasse 73 et le chancelier du Reich recevait au numéro 77. Et où siégeait donc ce personnage d’importance centrale qui était le chancelier de l’État libre de Prusse ? Au 63 de la même rue. La Wilhelmsstrasse, qui hébergeait également le Ministère des Affaires Étrangères, était vraiment le cœur de l’État allemand. De nos jours, elle a perdu ses institutions le plus emblématiques mais elle reste l’adresse de quelques ministères et ambassades étrangères (dont celle du Royaume Uni). La chancelière fédérale travaille dans un bâtiment tout nouveau a quelques centaines de mètres du Parlement (qui avant s’appelait Reichstag et maintenant Bundestag).


Et qu’est-il advenu du fier État Libre de Prusse ? Si on compare les deux cartes ci-dessus, on constate que son territoire a été reparti entre une demi douzaine de Länder, dont Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Bremen-Niedersachsen, Berlin-Brandenburg et Saxe-Anhalt.


Petite histoire


Lors de la constitution de la République de Weimar, le gouvernement envisagea sérieusement de diviser la Prusse en petits États, mais le sentiment traditionaliste finit par prévaloir et la Prusse devint de loin le plus grand État de la République. Avec la démocratisation du scrutin, il devint un bastion de la gauche. L'incorporation du «Berlin rouge» et de la région industrialisée de la Ruhr - toutes deux avec des majorités de la classe ouvrière - assurait une domination de sociaux-démocrates et communistes.


De 1919 à 1932, la Prusse fut gouvernée par une coalition de sociaux-démocrates, de catholiques et de libéraux. Contrairement à d'autres États du Reich, la majorité des partis démocratiques n' y a jamais été sérieusement menacée, même si le parti nazi devint de plus en plus important vers 1930.


Otto Braun, qui fut ministre-président prussien (Premier ministre) presque sans interruption de 1920 à 1932, est considéré comme l'un des sociaux-démocrates les plus capables de l'histoire. En collaboration avec son ministre de l'Intérieur, Carl Severing, il mit en œuvre plusieurs réformes novatrices, qui serviront également de modèles pour la RFA. Beaucoup d'historiens considèrent le gouvernement prussien pendant cette période comme beaucoup plus réussi que celui de l'Allemagne dans son ensemble.


Contrairement à l’autoritarisme par lequel elle était connue avant-guerre, la Prusse était un pilier de la démocratie dans la République. Ce système a été détruit par le Preußenschlag («coup d'État prussien») du chancelier du Reich Franz von Papen. Dans ce coup d’État, le gouvernement du Reich déposa le gouvernement prussien le 20 juillet 1932, sous prétexte que ce dernier avait perdu le contrôle de l'ordre public en Prusse et en utilisant des preuves fabriquées que les sociaux-démocrates et les communistes envisageaient un putsch commun.


Après la nomination de Hitler comme chancelier, les nazis ont profité de l'absence de von Papen pour nommer Hermann Göring au ministère prussien de l'Intérieur.

Friday, 23 February 2018

La nouvelle femme à Berlin

Magazine Berliner Illustrirte Zeitung 1926


La "nouvelle femme" était le symbole le plus célèbre de la révolution sexuelle des années 1920. Elle avait les cheveux courts, le célèbre Bubikopf; elle était mince, athlétique, érotique et amaternelle. Elle fumait et portait parfois des vêtements d'hommes. Elle sortait seule, faisait l'amour comme elle voulait. Elle travaillait, typiquement dans un bureau ou dans les arts, et vivait pour aujourd'hui et pour elle-même, comme Elsa Herrmann l’a écrit dans son livre, So is die neue Frau (C'est la nouvelle femme), consacré au sujet. La femme d'hier vivait pour son mari et ses enfants et se sacrifiait pour la famille. La nouvelle femme croit en l'égalité des droits et s'efforce d'être autonome sur le plan économique. La guerre, déclara Herrmann, n'apporta pas de gains substantiels aux femmes, mais elle "les éveilla". . . de leur léthargie et leur confia la responsabilité de leur propre sort. "


C'était, bien sûr, une image idéalisée que peu de femmes allemandes, même à Berlin, vivaient réellement. Peu de femmes pouvaient atteindre le glamour hollywoodien ou l'indépendance financière. En 1925, environ un tiers de toutes les femmes travaillaient hors du foyer, la grande majorité dans des usines et avec des emplois de bureau à bas salaire. La nouvelle femme était en grande partie une image de classe, de femmes de classe moyenne et supérieure qui avaient l'indépendance et les moyens de poursuivre leurs intérêts et leurs désirs.


Pour la plus grand partie des femmes, l'éclat et la lueur de la bonne vie étaient très éloignés. Bien que lié à la classe dans ses origines, comme un style et un objectif, l'image de la nouvelle femme a coulé dans la hiérarchie sociale et à travers le pays, même dans les milieux ruraux. Les communistes faisaient la promotion de leur propre version, la femme aux cheveux courts et mince, mais plus sobre, moins érotique, et, bien sûr, engagé dans la cause prolétarienne. Aussi dur que leur vie était, au moins quelques femmes d'usine ont montré une indépendance et un activisme qui représentait une version ouvrière de la nouvelle femme.
...
L'image de la nouvelle femme - bien que limitée dans la vie réelle - provoqua une vague de commentaires, certains de soutien, d'autres de haine. La notion même que les femmes pourraient déterminer leur propre vie, décider de ne pas se marier ou choisir d'avoir une variété de partenaires sexuels, et pas tous des hommes, l'affichage du désir féminin sur l'écran du cinéma et dans des romans populaires et même en fiction sérieuse -tout cela a frappé quelque chose de très profond chez les hommes et les femmes. Comme tous les autres points de conflit dans les années 1920 et au début des années 1930, les disputes sur la nouvelle femme concernaient aussi la république, considérée soit comme la source de l'émancipation féminine, soit comme la source de l'immoralité. Les discussions et les commentaires souvent amers sur l'évolution du statut des femmes faisaient rage dans tous les lieux publics, dans les colonnes des journaux et les magazines illustrés, à la radio, dans les églises et dans les couloirs du pouvoir. La large expansion de la sphère publique dans les années 1920 et au début des années 1930, provoquée par la démocratisation et les nouveaux médias, rendit le conflit sur la nouvelle femme encore plus visible et plus âpre.

Eric D. Weitz, professeur d'histoire à l'Université du Minnesota, a écrit un beau livre sur l'Allemagne de Weimar. À ma connaissance, le livre n'a pas encore été traduit au francais, le passage cité est de ma propre traduction.


Lien pour le livre (en anglais) du professeur Weitz sur Amazon

Tuesday, 20 February 2018

La droite extrême avait aussi ses tabloïds


Berliner Nachtausgabe 1931

Ce qui ne devrait pas être une surprise: les journaux du soir britanniques (tabloïds) sont pour la plupart de droite, tout comme Bild-Zeitung dans l'Allemagne d'aujourd'hui. Pourtant, des tabloïds de gauche ont aussi existé, dans des pays comme le Portugal ou le Chili.

Des articles précédents ont traité du premier tabloïd berlinois, l'emblématique BZ am Mittag, et de son homologue communiste: Welt am Abend, dans la mouvance éditoriale de Willi Münzenberg, quelque chose d'aussi rare qu'un journal communiste qui n'était pas lu exclusivement par les membres du parti, une publication qui ne se contentait pas de propagande mais qui visait également à donner de l'information et aussi à divertir, quelque chose considéré comme «bourgeoise» par les marxistes traditionalistes.



Ce genre de tabloïds, également connu sous le nom de «presse de boulevard», rencontrait un mépris de la part de la classe politique. En particulier Hugenberg (un magnat des affaires, d'extrême droite, qui allait devenir, pendant quelque temps, ministre du premier gouvernement hitlérien) a du se battre avec d'autres puritains protestants du DNVP (DNVP était le parti national allemand, conservateur, nationaliste et antisémite) qui considérait son Nachtausgabe une entreprise immorale visant à titiller les masses. Mais Hugenberg ne voulait pas laisser ce champ à Ullstein et Mosse (les deux autres grandes maisons d'édition, plus démocratiques, par opposition à Hugenberg, ouvertement hostile au système républicain).


Déjà en 1919, le chroniqueur de droite Adolf Stein avait fait remarquer à Hugenberg que «par l'intermédiaire de nos journaux nationalistes, nous n'atteignons pas les masses, lesquelles lisent des journaux démocratiques». Nachtausgabe, fondée en 1922, était la tentative de Hugenberg de courtiser un lectorat métropolitain, à prédominance ouvrière. Ce n'était pas simplement une manœuvre commerciale, mais avec des motifs politiques aussi, arguait Hugenberg devant ses collègues nationalistes. Dans toutes les grandes villes du monde, expliquait-il , un tabloïd s'appuyait sur une mise en page et une composition particulières: «Sinon, ces citadins ne l'achètent tout simplement pas. Ils l'achètent à cause de la sensation qu'il porte - et ils avalent la politique qui vient avec. »
Press and politics in the Weimar Republic by Bernhard Fulda


Les journaux partisans étaient généralement en déclin, déclarait un journaliste en 1928: «Les travailleurs de Berlin lisent les journaux vivants et bien édités, qu'ils soient produits par Mosse, Ullstein, Hugenberg ou Münzenberg; ils ne se soucient généralement pas de la tendance du parti. . . Ils veulent de nouvelles rapides et précises, demandent des photos et exigent un certain chatouillement. Ils ne veulent pas être endoctrinés, mais informés et quelque peu émus . . '

Les tabloïds que nous avons vus jusqu'ici appartenaient à l'extrême droite, à l'extrême gauche et au centre. Mais qu'en est-il des social démocrates, l'un des plus grands partis de la République? Leur organe s'appelait Vorwärts, un journal «sérieux». Peu de temps avant les élections du Reichstag de 1928, le SPD tenta de se lancer dans le tabloïd en transformant l'édition du soir de Vorwärts en un tabloïd appelé Der Abend. Ça a été un fiasco. Que s'était-il passé avec la République de Weimar si le SPD avait eu à son service un génie médiatique comme Münzenberg ? La démocratie allemande aurait-elle survécu?

Comme nous l'avons vu, Ullstein, l'une des maisons d'édition «démocratiques» (l'autre étant Mosse), avait lancé très tôt BZ am Mittag. Mais en 1929, ils ont lancé un deuxième tabloïd: Tempo. Pourquoi ? En réaction à l'acquisition par Mosse du 8-Uhr-Abendblatt, destiné à rivaliser avec les deux autres tabloïds de fin d'après-midi, Welt am Abend de Münzenberg et Nachtausgabe de Hugenberg. Rappelez-vous: BZ am Mittag paraissait à 13 heures. Tempo était le représentant le plus radical du journalisme à l'américaine, mettant l'accent sur les dernières nouvelles, jusqu'à trois éditions actualisées par jour, et une abondance de sensations et de catastrophes dépassant tout ce que Berlin avait lu jusque là. Pendant les premiers mois de son existence, Tempo manquait presque de couverture politique, et devint bientôt l'épitomé de l'américanisation de la presse, décriée par les conservateurs comme «fleur d'asphalte» et «poudre aux yeux juive».

Contrairement à d'autres publications d’Ullstein, Tempo n'a pas eu un succès instantané. En quelques mois, cependant, sa diffusion dépassa les 140 000 exemplaires. Il y a de bonnes raisons de croire que c'est à cause de leur rôle dans le scandale Sklarek, une affaire impliquant plusieurs hauts fonctionnaires locaux, dont le maire de Berlin, le social-démocrate Gustav Böss. Tempo s'est imposé comme l'un des procureurs les plus acharnés et a attiré beaucoup d'attention par son exposition sensationnaliste de la corruption locale. Contrairement à la longue tradition d'Ullstein de soutenir la cause démocratique, le Tempo rejoignait par ce fait le Nachtausgabe de Hugenberg et le communiste Welt am Abend de Münzenberg, pour attaquer la direction politique de Berlin. Bien que l'accent soit mis sur des révélations sensationnalistes et ne soit pas motivé par une conception anti-démocratique, Tempo a de fait contribué au voix dénigrant le système démocratique. Il est difficile d'établir s'il s'agissait d'une décision commerciale consciente, mais c'est un fait qu'à partir de 1925, les tabloïds antidémocratiques bénéficiaient de meilleurs taux de croissance que ceux qui soutenaient le système parlementaire. Contrairement aux journaux politiques, où le Vossische Zeitung d'Ullstein surpassait le Tag d'Hugenberg, les tabloïds démocratiques comme BZ am Mittag d'Ullstein, 8-Uhr-Abendblatt ou 12-Uhr-Blatt, de Mosse, se debattaient pour maintenir la circulation qu'ils avaient atteint au début des années 1920.

Un sondage réalisé en 1924 montre qu'un journal n'a pas seulement été acheté pour sa tendance politique, mais pour le divertissement qu'il procurait. En outre, une forte croissance de la circulation était clairement motivée par des facteurs non politiques: une partie de l'augmentation de la diffusion de Nachtausgabe résultait de tombolas bien publicisées en 1928 et 1929, avec une participation massive de quelque 300.000 Berlinois. Mais, en même temps, ni le 8-Uhr-Abendblatt ni le BZ am Mittag n'ont réussi à se développer de manière décisive, bien que disposant de journalistes de qualité et bénéficiant des ressources des maisons d'édition Mosse et Ullstein. Ils ont aussi organisé leurs propres tirages au sort et fourni une quantité similaire d'illustrations, de caricatures et de divertissements, sans atteindre toutefois le succès de leurs adversaires «anti-système».

Parmi lesquels il ne faut pas oublier Der Angriff, Goebbels projet pour conquérir de nouveaux partisans pour les nazis. Fondé en juillet 1927, le journal ne visait pas ce que Goebbels qualifiait de «public instruit»: «Angriff devait être lu par les masses, et les masses ne lisent généralement que ce qu'elles comprennent», comme le futur ministre de l’Éducation Nationale l’exprimait.
Journal nazi Der Angriff 1932

Il y avait beaucoup de similitudes entre Angriff et le reste de la presse berlinoise. Angriff devait offrir au moins dans une certaine mesure le genre de contenu que les lecteurs berlinois attendaient de leurs journaux, comme le théâtre, le cinéma, la radio et les critiques de livres, un supplément pour les femmes et les jeunes, etc. Dans ses premières années, Angriff ne pouvait pas se permettre de photos, et la majeure partie de ses images étaient fournies par un caricaturiste du journal à sensation de Hugenberg, Nachtausgabe. Pendant près de cinq ans, Hans Schweitzer a fourni aux deux tabloïds des caricatures. Sous son pseudonyme nazi «Mjölnir», Schweitzer deviendra le caricaturiste, illustrateur et propagandiste visuel le plus important des national-socialistes, salué après 1933 comme «le graphiste du Troisième Reich». Les types idéaux de Schweitzer pour Angriff étaient de grands Aryens blonds, agressifs et déterminés, avec des mâchoires en saillie et des corps musclés, dessinés de manière plus ouvertement propagandiste que ce qu’il produisait pour Nachtausgabe. Ses caricatures étaient plus antisémites dans Angriff aussi. Pourtant, le fait que Schweitzer publie quotidiennement des caricatures anti-républicaines aussi bien pour Hugenberg que pour Goebbels démontre le degré de politisation de la presse à sensation à cette période.


Information tirée de «Press and politics in the Weimar Republic», Bernhard Fulda, Oxford University Press, 2009.



Saturday, 17 February 2018

"Welt am Abend", un journal rouge à succès



Journal Welt am Abend  1927
Mais si BZ am Mittag avait été le premier tabloïd, il ne resta pas longtemps le seul. Le très droitier Nachtausgabe, du millionnaire Alfred Hugenberg, avait été lancé en 1922, comme une édition du soir de son journal Der Tag. Et en 1925, le députecommuniste Willi Münzenberg, qui allait être connu comme « le Hugenberg rouge », achète le journal de gauche « Die Welt am Abend », avec un tirage d’ à peine 3.000 et le transforme en un quotidien à succès. Tout en étant ouvertement communiste, le journal évitait le dogmatisme propre à Die Rote Fahne, organe du Parti, et s’adressait à un publique qui allait au-delà de la gauche extrême.


La raison invoquée le plus souvent par les membres du KPD pour ne pas lire assez le Rote Fahne était que l'organe du parti n’était pas assez divertissant. Un lecteur précisait ainsi ses attentes: 'Je voudrait lire quelque chose sur les sciences naturelles, sur la littérature, sur la criminalité, en bref, je veux sentir le pouls de la vie. . . pas toujours de la politique et encore de la politique. » Les lecteurs demandaient des nouvelles locales, des suppléments illustrés, des romans-feuilleton et une couverture « des sports bourgeois» (en particulier du football).
Comme l' expliquait une femme membre du parti, il était difficile de rivaliser avec la presse bourgeoise et ses «nouvelles intéressantes du monde entier», ses lettres des lecteurs et ses articles sur la mode. Pour toutes ses raisons, beaucoup de femmes communistes s’inclinaient pour le Berliner Morgenpost, « journal bourgeois » du groupe Ullstein. Une réponse commune de lecteurs qui ne lisaient pas Die Rote Fahne était : « ma femme me ferait une scène si j’annulais le Motte [Morgenpost] et souscrivait plutôt au [Rote] Fahne... »

Le Rote Fahne n'a pas réussi à attirer les femmes, tout comme le KPD n'attirait pas l'électorat féminin. Une autre raison, plus prosaïque, suggérée que les journaux « bourgeois » offraient simplement plus de papier et que les lecteurs se fichaient de savoir si leur papier d'emballage contenait texte éditorial ou publicités. Ce n'était pas entièrement faux : en l'absence de
plastique, le papier journal était un élément crucial dans tout ménage et le rapport qualité-prix
n'était pas seulement mesuré en termes de contenu.
«Press and politics in the Weimar Republic», par Bernhard Fulda, Oxford University Press, 2009.
Journal Welt am Abend fevrier 1933

Mais si les communistes ne lisaient pas souvent le Fahne, ils lisaient en revanche volontiers un autre journal « prolétaire » : le Welt am Abend. Il était lu dix fois plus que Rote Fahne, ce qui le Parti Communiste (KPD) voyait d’un mauvais œil. Mais ils ne pouvaient tout de même pas reprocher à Münzenberg d’avoir trop de succès. Parce que le bon Willi était un organisateur né, doublé d’un propagandiste génial. Il n’avait sûrement pas lu Das Kapital, mais il faisait plus pour la cause marxiste que tous les apparatchiks du KPD. Et son succès ne se limitait pas au Welt am Abend ; il avait bâti un véritable empire médiatique. Le magazine A.I.Z., une sorte de Paris Match communiste, était un succès également. Sans oublier Prometheus Films.
 
L’indépendance de Münzenberg agaçait les bureaucrates du parti et, le jour venu, il fut puni. Exilé en France à cause des nazis, son corps fut trouvé une corde autour du cou. Suicide ? Assassinat par ordres de Staline, plutôt.
Mais revenons à Berlin et au Welt am Abend. Il avait une dizaine de pages : trois ou quatre sur la politique, une avec des nouvelles de Berlin, une avec des feuilletons, deux sur la culture, le film et le théâtre, une page de sports et on couvrait aussi l’économie. La publicité occupait en tout une page. Chaque édition contenait des photos, des dessins et quelques caricatures. L'accent était mis sur le divertissement, comme montrent l'espace consacré aux romans sérialisés. Welt am Abend pouvait proposer 'Jack l'Éventreur: Révélations sur la vie d’un meurtrier sexuel» (le Nachtausgabe, très moralisateur par ailleurs, proposait pour sa part 'Nelly est déçue par les hommes! Le roman d'une brunette '.)

Par exemple : la première page de l’édition du 6 avril 1932 est consacrée au procès des deux hommes qui avaient tenté d’assassiner l’ambassadeur allemand à Moscou. « Un acte destiné à provoquer une intervention armée des puissances capitalistes contre l’état ouvrier. «
Dans les pages suivantes on s’indigne du fait que le ministre de l’intérieur de Prusse, le social-démocrate Severing, ait assisté passivement à l’armement des SA. Par ailleurs, le millionnaire suédois Ivar Kreuger, qui vient de se suicider à Paris, se révèle avoir été un faussaire, proclame Welt am Abend : dans son coffre fort on a trouvé des obligations de l’état italien falsifiées.
Ensuite, le deuxième volet d’une série sur la corruption dans l’élite national-socialiste. Des progrès techniques permettent d’envisager des prothèses électriques dans l’avenir. « Sportifs rouges en action » : des sportifs qui soutiennent Thälmann, candidat communiste à la présidence du Reich.
Willi Muenzenberg tient un discours
Willi Münzenberg parle


Une annonce pour le livre de Kurt Tucholsky « Deutschland, Deutschland über alles », illustré par John Heartfield. « Un livre qu’on ne lit pas qu’une fois ». 236 pages du meilleur papier. Éditions Kosmos. Prix réduit de 3 mark à 1,50 mark.
Deux romans-feuilleton : Fort-Vaux, d’Ernst Glaeser et Chercheurs d’or et chasseurs dans le Grand-Chaco, de Walter Burkart.
Parmi les plumes qui contribuèrent au journal on retrouve Egon Erwin Kisch, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger, Kurt Tucholsky, Erich Mühsam, Thomas Mann et Georg Lukács.

En 1932, Welt am Abend tirait 180.000 exemplaires, BZ am Mittag 150.000, Nachtausgabe 185.000, 8-Uhr-Abendblatt 80.000, Tempo (lancé en 1929) 120.000 et le nazi Der Angriff 95.000. Quant au Rote Fahne, L’Humanité allemand, il devait se contenter de 19.000 exemplaires.
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Wednesday, 14 February 2018

Le journal "le plus rapide du monde" était berlinois

Le journal berlinois BZ am Mittag

Outre les journaux «sérieux», une place importante dans la presse berlinoise était occupée par les tabloïds. BZ am Mittag, Welt am Abend et Nachtausgabe, avec environ 200 000 exemplaires par jour, étaient les plus vendus.

En octobre 1904, Berlin connaît une révolution médiatique. Ce jour-là, "Berliner Zeitung", fondé en 1877, devint BZ am Mittag (B.Z. à Midi).

C'était plus rapide, plus moderne, plus moderne, à ton avec le pouls de la jeune ville cosmopolite. Le B.Z. était vendu exclusivement dans les kiosques et par des centaines de vendeurs de rue. Contrairement aux autres journaux, il paraissait à midi, plus précisément à 13 heures. La date limite de rédaction (dead-line) était à 12. Ainsi, les rapports étaient plus détaillés que dans les journaux du matin et avec beaucoup d’avance sur ceux du soir.

BZ am Mittag a été un grand succès pour Ullstein, la plus importante maison d'édition d'Allemagne. Quelque chose comme "Berliner Zeitung 2.0", parce que l’ancien BZ avait une édition du matin et une du soir, comme les autres journaux de la mégapole. Les journaux du matin étaient imprimés le soir et ceux du soir dans l'après-midi. Mais à midi, les presses restaient immobiles. Pourquoi ?

Ullstein inventa donc le journal du midi. Et pour faire comprendre immédiatement au lecteur que la modernité et la rapidité étaient désormais les mots clés, le nom du journal fut abrégé en B.Z. Seulement deux lettres, la vitesse propre à la ville-monde! Le titre n'était pas en « fraktur », la typographie traditionnelle allemande que les étrangers trouvent si difficile à lire (et aujourd'hui même les allemands) , mais dans de caractères modernes, conçu par le graphiste Carl Schnebel. Incliné en diagonale vers la droite, le titre «BZ am Mittag» chamboulaient la géométrie statique de la page de journal conventionnelle.
Journal berlinois BA am Mittag vers 1925
"BZ paraît aujourd'hui à midi"


B.Z. am Mittag écrivit histoire journalistique. En 1905, un supplément sportif a été lancé. En 1908, une voiture de B.Z. participe au premier rallye automobile autour du monde. En 1911, le journal fait don de 100.000 marks dans le cadre du concours «B.Z.-Preis der Lüfte» pour des pilotes d'avion. Et le journal lui-même a été livré par avion. L'après-midi, des copies étaient disponibles dans toute l'Allemagne et dans les principales villes européennes.

Le B.Z. se disait «le journal le plus rapide du monde». Le 17 octobre 1913, un Zeppelin s'écrase sur l'aérodrome de Johannisthal, dans la banlieue de Berlin. C'était à 11 heures, 60 minutes avant le dead-line de la rédaction, suffisamment de temps pour que les rapports détaillés soient dans la rue à 13 heures. En 1918, B.Z. était le premier journal à annoncer la démission du Kaiser Guillaume II. 

 
Alors que le grand dirigeant social-démocrate et futur président Friedrich Ebert quittait le Théâtre national de Weimar, après avoir prononcé un discours à l'Assemblée nationale (réunie à ce théâtre pour débattre d'une Constitution pour la république naissante), un journaliste lui a offert une copie de BZ dans laquelle le discours qu'il venait de prononcer était déjà imprimé.

De journalistes célèbres ont écrit pour le B.Z. Arthur Koestler (rédacteur chef pour les pages de politique étrangère), Bella Fromm, Walter Kiaulehn, Egon Jameson et le jeune Billy Wilder, qui y écrivit un article à succès sur les hommes travaillant comme partenaires de danse pour les femmes âgées à l'Hôtel Adlon.


Sunday, 11 February 2018

La presse à Berlin


Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es, quelqu'un a dit. Dans la République de Weimar, si vous saviez quel quotidien une personne lisait, vous pouviez être sûr de ses opinions politiques.
Si elle lisait Die Rote Fahne par exemple, elle était très probablement membre ou au moins sympathisante du parti communiste KPD. Mais s'il lisait Der Angriff, vous pourriez parier que ses opinions étaient proches du nazisme, et gagner votre pari. Parce que les journaux allemands avaient, pour la plupart, une longue tradition d'adhésion à une cause politique.


Quel journal lisait par exemple Bertolt Brecht ? BZ am Mittag je dirais. C’était après tout celui qui tout le monde lisait, sauf les gens de droite, qui préféraient le Nachtausgabe. Mais le favori du bon Bert était sûrement la Welt am Abend de Willi Münzenberg (un grand journaliste que Brecht connaissait personnellement), un tabloïd dynamique et irrévérent, dans la ligne du parti communiste KPD mais beaucoup plus drôle que Die Rote Fahne, l’organe du parti. Ce dernier était lu seulement par des activistes, son tirage n’était qu’un dixième du Welt am Abend.

Et Christopher Isherwood, que lisait-il, lui, un écrivain anglais exilé à Berlin ? Pour se former une opinion de la situation en Allemagne, je suppose qu’il ne se bornait pas aux journaux de gauche tels le social-démocrate Vorwärts ou le Berliner Morgenpost, libéral plutôt à gauche, mais qu’il jetait un coup d’œil également au Lokal-Anzeiger de Herr Hugenberg, et, ne serait-ce que pour lire les pages culturelles, au Börsen-Courier (le matin, parce que l’édition du soir du Courier était consacrée, comme le nom du journal l’indique, aux mouvements boursiers). Je doute qu’il lisait le Vossische Zeitung, le « journal de référence »; s’il était venu à Berlin c’était justement pour changer d’air, et « la tante Voss » (comme on appelait familièrement le très sérieux journal) était l’équivalent du Times de Londres. Ou Le Temps de Paris).

Mais Lothar, le frère de Otto Nowak, un personnage d’Adieu à Berlin, le roman de Isherwood, lisait sûrement Der Angriff, le tabloïd de Goebbels. Lothar était un jeune travailleur qui avait du mal a trouver d’embauche.

Harry Shadow, le personnage du roman « L’exposition », voilà encore un qui lisait à coup sûr le Courier, ne serait-ce que pour la critique théâtrale de Herbert Ihering, avec laquelle il était presque toujours en désaccord, mais Harry aimait la contradiction. Ihering (qui appréciait le théâtre de Brecht) polémiquait souvent avec Alfred Kerr, un autre critique, qui écrivait au Berliner Tageblatt et qui pensait tout le mal du monde de Brecht. 
 
Harry, un homme de gauche, un révolutionnaire, ne lit bien entendu pas Der Angriff. Quant à Tempo, le tabloïd qui a servi de modèle au Angriff, Harry ne se réfère à lui que par le terme « ordure ». Il n’utilise toutefois pas l’expression « presse juive », chère à Goebbels. Sa copine d’alors, Violetta, achetait son journal au gré de son humeur. Quant à Tempo, elle le trouvait bien amusant, ce qui agaçait Harry.

Et Erwin Keller, le marchand d’art du même roman ? Son collègue Morel, un autre personnage de L’exposition, pense que Keller vote au DDP, le parti libéral de centre-gauche. Si il a raison, alors Keller est un fidèle lecteur du Morgenpost ou bien du Tageblatt.

En France on est habitués à ce que les journaux soient du matin ou du soir. Le Figaro ou Libé le matin, Le Monde le soir. Mais les journaux berlinois paraissaient le plus souvent deux ou même trois fois par jours, avec des éditions actualisées. Chaque édition additionnelle coûtait relativement peu, les coûts fixes restant constants pour la maison d’édition.

Il y a beaucoup plus à dire au sujet des journaux berlinois au temps de la République de Weimar et je compte le faire dans les prochains publications de ce blog.

Thursday, 8 February 2018

Le Sportpalast de Berlin


Berlin_Sportpalast

Le Sportpalast (Palais des Sports) 

 fait partie des bâtiments emblématiques de Berlin dont la disparition est à regretter. Il fut inauguré en 1910 avec un concert symphonique : la neuvième de Beethoven dirigée par Richard Strauss. Il est longtemps resté la plus grande salle couverte de la ville, avec une capacité de dix mille personnes.

Dans les années 1920, le palais connut un essor avec le hockey sur glace et la boxe.  Des stars de la boxe se produisirent, comme Hans Breitensträter (appelé: Hans le Blond) Sabri Mahir (Le Terrible Turc) et Max Schmeling (appelé: Maxe). Enrico Caruso faisait souvent partie des spectateurs, comme aussi Richard Tauber, Hans Albers, Fritz Kortner, Ernst Oppler et Bertolt Brecht.

En 1923, le premier tournoi d'équitation en salle au monde a eu lieu au Palais des sports.

Depuis 1911, les courses cyclistes de Six Jours se sont déroulées comme un événement majeur, qui est resté une tradition de Berlin à ce jour. Des spectateurs pécunieux instituaient des prix, tels que des villas ou des manteaux de fourrure. La nuit, la piste de course devenait parquet de danse.


Mais le Sportpalast avait aussi une importance politique. Il était de plus en plus loué par les grands partis pour leur congrès. Des leaders de gauche comme de droite prononcèrent discours au Palais, tels Ernst Thälmann du parti communiste KPD, le centriste Heinrich Brüning ou des nazis comme Hitler et Goebbels. Ce dernier déshonora souvent le Palais avec ses éructations, la pire étant peut être son appel à la « guerre totale » de 1943.

Un extrait du livre de Franz Hessel «Promenades à Berlin»:


"Celui qui veut voir les Berlinois en état fiévreux ne doit pas manquer l'occasion de voir au moins une partie des 144 heures consacrées à ceux qui roulent sur une piste inclinée en bois, les courses de six jours. Dans la partie noble de la salle, on peut voir la crème de la société et les célébrités, avec leurs belles épaules drapées de fourrure de vison et de renard.

Mais il vaut mieux s'asseoir parmi les vrais connaisseurs, les super-berlinois. Aucun détail dans la course, aucun incident n'est ignoré, tout est critiqué ou applaudi de la manière la plus enthousiaste. Si rien ne se passe d’intéressant, ils jouent aux cartes. Mais souvent résonnent et sont sifflés les noms des favoris, lesquels ici sont bien connus, sans avoir à regarder le numéro ou la couleur du maillot. Ici vous rencontrerez un voisin qui vous expliquera volontiers les phases du parcours, la poursuite, les relais, les points de pénalité, les sprints et la signification de la signalisation lumineuse en vert, bleu et rouge. Le berlinois explique tout cela avec plaisir, surpris de rencontrer quelqu'un qui ne sait rien de ces choses d'une extrême importance qu'il connaît depuis son enfance. / ... /

Le sport est international et ne sait rien des partis politiques. Mais son palais est ouvert à la passion politique. Un grand rassemblement des national-socialistes est annoncé. Devant les portes, la police patrouille, car il y a une contre-manifestation des "rouges". Soudain, on entend que les communistes veulent pénétrer dans le palais. La police reçoit des renforts. Les matraques en caoutchouc sont balancées. Il est difficile de vérifier qui a commencé. Sauf par les symboles qu’ils portent, par leurs cris appelant à la réaction ou à la révolution, on ne pourrait guère distinguer ces jeunes Berlinois des deux camps. D'autres fois, les nationalistes attendent à l'extérieur tandis que les rouges sont rassemblés à l'intérieur. La salle est pleine de grandes bannières rouges. Le service d’ordre s'assurent que les escaliers soient dégagés. La foule s'éloigne docilement quand le Front Rouge entre accompagné de musique. La musique qui excite les camarades est de type guerrier. Les très jeunes garçons avancent en remuant les cymbales, les joueurs de flûte les suivent. Le poing levé des hommes et les mains ouvertes des enfants saluent les drapeaux. »

Monday, 5 February 2018

La Potsdamerplatz


Berlin Potsdamer Platz

De Eric D. Weitz, auteur du livre Weimar Germany, promise and  tragedy:
 

"La Potsdamer Platz est le cœur de Berlin, le carrefour le plus fréquenté d'Europe dans les années 1920. Cinq rues importantes mènent à la place. Chacun mène à des endroits très différents dans la ville. La Potsdamer Platz compte vingt-cinq lignes de tramway, sans compter les innombrables voitures, bus, taxis, voitures hippomobiles, bicyclettes et brouettes, qui produisent en moyenne 2753 véhicules par heure, d'après une statistique officielle de 1928. Nous commencerons notre promenade dans le kiosque qui se trouve devant le grand feu: cinq poutres d'acier qui émergent d'un bloc de ciment et se dispersent en forme de pentagone; à chacun de ses cinq côtés sont accrochés des rectangles, également en acier, où sont installés les feux de circulation qui regardent les cinq rues qui convergent sur la place. 

Au-dessus, une sorte de toit légèrement convexe, un phare qui, la nuit, allume près d'une centaine de bulbes qui brillent vers le haut. Pas un seul détail ornemental. C'est une architecture moderne et fonctionnelle: l'omniprésence de l'acier est compensée par la structure ouverte et aérée de la tour, repère visible à un kilomètre de chacune des rues qui y convergent. Les horloges sont d'autres indicateurs, rappelant au promeneur qu'il est temps de rentrer chez lui, que le rideau est sur le point de se lever, qu'il doit prendre un train, ou peut-être, peut-être, qu'il doit aller travailler. Personne n’aime la tour qui abrite les feux de circulation ; un journal berlinois a demandé sa démolition immédiate; un autre l'appelait "folie". Mais l'opinion des techniciens de l'urbanisme a finalement prévalu, et la tour a continué là où elle était, "en observant le réseau de rues, comme le juge qui décide d'un match de tennis."

Si nous tournons nos yeux sur le côté, nous voyons le célèbre Café Josty; si nous regardons dans la direction opposée, le quartier où se dresse l'imposant quartier général du gouvernement. Jeter un coup d'œil autour de nous c’est contempler les différents moyens de transport utilisés au cours des cinquante dernières années: un chariot chargé de tonneaux de bière, des voitures qui suivent des directions différentes, des tramways incessants qui s'arrêtent pour faire débarquer ses passagers, qui pensent aller à un café, à un théâtre ou simplement marcher autour de la place et jeter un coup d'œil. Certains resteront un moment avant de traverser la courte distance qui les sépare des deux gares principales, la Potsdamer, à droite de la place, et l'Anhalter, un peu plus loin. Les deux emmènent les Berlinois dans des endroits lointains, situés à l'est, à l'ouest ou au sud de la ville; aussi aux quartiers périphériques populeux. 

Chaque jour, des dizaines de milliers de Berlinois entrent ou sortent du métro et des échangeurs souterrains des différentes lignes qui traversent le sous-sol de la place. D'autres montent, en sautant, vers un tramway qui vient de démarrer. Pour donner une idée du brouhaha, pas même un bus à deux étages manque. Une femme va de café en café, vendant des fleurs. Les vendeurs de journaux crient les dernières nouvelles et, dans les termes du Berliner Tageblatt, ils semblent la seule chose immobile au milieu d'un tel tohu-bohu. La panoplie d’offres des différents partis politiques de toutes les tendances imaginables est telle que n'importe qui trouve quelque chose qui correspond à leurs intérêts. Une agitation horrible, mais qui a dit que la vie est simple? A chaque promeneur qui s'approche avec des pfennig à la main, les vendeurs donnent des publications soigneusement pliées qui lui offrent «tous les sentiments et les connaissances dont chacun a besoin pour une soirée en semaine, s'il veut être bien informé»."


Eric D. Weitz, professeur d'histoire à l'Université du Minnesota, a écrit un beau livre sur l'Allemagne de Weimar. À ma connaissance, le livre n'a pas encore été traduit au francais, le passage cité est de ma propre traduction et inclut à son tour des citations de connaisseurs de Berlin tels Franz Hessel et Joseph Roth.


Lien pour le livre (en anglais) du professeur Weitz sur Amazon


Friday, 2 February 2018

Berlin versus Vienne, un "derby" germanique


Map Europe



Berlin et Vienne. Vienne et Berlin. 


Les deux villes germaniques les plus peuplées, mais aussi les plus importantes en ce qui concerne l’art et les sciences, sans nier l’importance de Hambourg ou de Munich.

Mais les différences prédominent sur les similitudes. Berlin, luthérienne, contre Vienne, catholique. Vienne, capitale depuis des siècles d’un grand empire qui, en 1914, allait de la Méditerranée jusqu’aux proximités de la Mer Noire, et où on parlait une bonne trentaine de langues.
Berlin, qui jusqu’à 1871, n’était que capitale de la Prusse, un état parmi d’autres dans l’espace que nous appelons aujourd’hui Allemagne.

Vienne a été longtemps la capitale la plus importante, elle surpassait de loin Berlin. Mais en 1871 l’Empire Allemand est crée par Bismarck et Berlin devient sa capitale. Et, déjà dans les années 1920, elle dépassait Vienne par sa population.

Dans l’imaginaire germanique, Vienne était toujours synonyme de culture, mais aussi de spiritualité, de sensualité, de chaleur. Vue de Berlin, Vienne était une ville du sud, presque italienne. Berlin à son tour représentait avant tout la modernité, le dynamisme économique mais aussi culturel.

À l’aune de la Grande Guerre, Vienne n’était plus la capitale d’un empire mais juste d’un petit pays de l’Europe Centrale. Si avant la guerre elle pouvait s’enorgueillir de figures intellectuelles comme Sigmund Freud, Stefan Zweig, Hugo von Hoffmansthal, Adolf Loos, Gustav Klimt, maintenant elle vivait surtout de ses glorieux souvenirs.

Mais Berlin… Berlin était toujours capitale d’un grand état, le plus grand d’Europe, avec la France. Et c’est comme si toute la force créative qui avait abandonné Vienne avait déménagé à Berlin. Parce que c’est maintenant, malgré l’inflation et la misère, que l’ère de grandeur de la métropole prussienne commence. Les années Weimar.

La relation entre les deux villes ressemble un peu à celle entre Rome et la Grèce ancienne, avec Vienne dans le rôle hellénique. Une ville admirée par son passé, par son charme un peu désuet.

Karl Kraus, l’écrivain viennois, 

vient à Berlin vers 1927. Il est impressionné mais aussi dépité par l’avant-gardisme à ses yeux excessif. C’est à lui qu’on doit le bon mot: “À Berlin la situation est sérieuse mais pas désespérée. À Vienne, elle est bien désespérée, mais tout de même pas sérieuse.”

Le prix Nobel Elias Canetti, un autre viennois d’adoption, 


vient à la même époque. Dans ses mémoires il écrit:

“À Berlin, tout était proche d’un, toutes sortes d'influences étaient permises. C'était à la portée de quiconque de se faire remarquer, si seulement il était prêt à faire l'effort. Car c'était loin d'être facile, il y avait trop de bruit. Pourtant, au milieu du vacarme, vous saviez qu'il y avait des choses là-bas qui valaient la peine d'être vues et entendues. Tout était permis, toutes les interdictions - qui étaient nombreuses, surtout en Allemagne - s’atténuaient à Berlin. Je venais d'une vieille capitale comme Vienne, pourtant je me sentais toujours comme un paysan et regardais tout avec les yeux grands ouverts. Il y avait quelque chose de vif dans l'atmosphère, qui taquinait et stimulait. L'horreur et le chaos que l'on rencontrait dans les dessins de Grosz n'étaient nullement exagérés; ils étaient naturels ici, on s'y habituait. Chaque tentative de s’en protéger était vue comme une perversion, la seule chose encore perçue comme perverse, et si vous y réussissiez dans un court laps de temps, vous étiez vite tenté de revenir au chaos. Tout était transparent, il n'y avait pas d'intimité.”

Mais ce qui m'a le plus impressionné, c'est l'incompatibilité de tout ce qui s’imposait à moi, le fait que la coexistence était impossible, puisque chaque individu qui était quelque chose, et ils étaient nombreux, se devait de s'imposer aux autres.

Il était important de se montrer: la visite au Romanisches Café (et dans un niveau plus haut à Schlichter et Schwanecke) était un plaisir mais pas que. Cela s'appliquait à tous, y compris aux pique-assiette qui allaient de table en table au Romanisches Café et recevaient toujours quelque chose, tant qu'ils tenaient au personnage qu'ils représentaient et ne permettaient pas qu'il soit déformé.” (ma traduction)

On sent l’admiration mêlée à la répugnance. Un peu à l’envie aussi ?

La Bauhaus sur Arte

La chaîne culturelle Arte diffuse les jeudis une série allemande sur le Bauhaus, la célèbre école d'art et de design fo...