Tuesday, 20 February 2018

La droite extrême avait aussi ses tabloïds


Berliner Nachtausgabe 1931

Ce qui ne devrait pas être une surprise: les journaux du soir britanniques (tabloïds) sont pour la plupart de droite, tout comme Bild-Zeitung dans l'Allemagne d'aujourd'hui. Pourtant, des tabloïds de gauche ont aussi existé, dans des pays comme le Portugal ou le Chili.

Des articles précédents ont traité du premier tabloïd berlinois, l'emblématique BZ am Mittag, et de son homologue communiste: Welt am Abend, dans la mouvance éditoriale de Willi Münzenberg, quelque chose d'aussi rare qu'un journal communiste qui n'était pas lu exclusivement par les membres du parti, une publication qui ne se contentait pas de propagande mais qui visait également à donner de l'information et aussi à divertir, quelque chose considéré comme «bourgeoise» par les marxistes traditionalistes.



Ce genre de tabloïds, également connu sous le nom de «presse de boulevard», rencontrait un mépris de la part de la classe politique. En particulier Hugenberg (un magnat des affaires, d'extrême droite, qui allait devenir, pendant quelque temps, ministre du premier gouvernement hitlérien) a du se battre avec d'autres puritains protestants du DNVP (DNVP était le parti national allemand, conservateur, nationaliste et antisémite) qui considérait son Nachtausgabe une entreprise immorale visant à titiller les masses. Mais Hugenberg ne voulait pas laisser ce champ à Ullstein et Mosse (les deux autres grandes maisons d'édition, plus démocratiques, par opposition à Hugenberg, ouvertement hostile au système républicain).


Déjà en 1919, le chroniqueur de droite Adolf Stein avait fait remarquer à Hugenberg que «par l'intermédiaire de nos journaux nationalistes, nous n'atteignons pas les masses, lesquelles lisent des journaux démocratiques». Nachtausgabe, fondée en 1922, était la tentative de Hugenberg de courtiser un lectorat métropolitain, à prédominance ouvrière. Ce n'était pas simplement une manœuvre commerciale, mais avec des motifs politiques aussi, arguait Hugenberg devant ses collègues nationalistes. Dans toutes les grandes villes du monde, expliquait-il , un tabloïd s'appuyait sur une mise en page et une composition particulières: «Sinon, ces citadins ne l'achètent tout simplement pas. Ils l'achètent à cause de la sensation qu'il porte - et ils avalent la politique qui vient avec. »
Press and politics in the Weimar Republic by Bernhard Fulda


Les journaux partisans étaient généralement en déclin, déclarait un journaliste en 1928: «Les travailleurs de Berlin lisent les journaux vivants et bien édités, qu'ils soient produits par Mosse, Ullstein, Hugenberg ou Münzenberg; ils ne se soucient généralement pas de la tendance du parti. . . Ils veulent de nouvelles rapides et précises, demandent des photos et exigent un certain chatouillement. Ils ne veulent pas être endoctrinés, mais informés et quelque peu émus . . '

Les tabloïds que nous avons vus jusqu'ici appartenaient à l'extrême droite, à l'extrême gauche et au centre. Mais qu'en est-il des social démocrates, l'un des plus grands partis de la République? Leur organe s'appelait Vorwärts, un journal «sérieux». Peu de temps avant les élections du Reichstag de 1928, le SPD tenta de se lancer dans le tabloïd en transformant l'édition du soir de Vorwärts en un tabloïd appelé Der Abend. Ça a été un fiasco. Que s'était-il passé avec la République de Weimar si le SPD avait eu à son service un génie médiatique comme Münzenberg ? La démocratie allemande aurait-elle survécu?

Comme nous l'avons vu, Ullstein, l'une des maisons d'édition «démocratiques» (l'autre étant Mosse), avait lancé très tôt BZ am Mittag. Mais en 1929, ils ont lancé un deuxième tabloïd: Tempo. Pourquoi ? En réaction à l'acquisition par Mosse du 8-Uhr-Abendblatt, destiné à rivaliser avec les deux autres tabloïds de fin d'après-midi, Welt am Abend de Münzenberg et Nachtausgabe de Hugenberg. Rappelez-vous: BZ am Mittag paraissait à 13 heures. Tempo était le représentant le plus radical du journalisme à l'américaine, mettant l'accent sur les dernières nouvelles, jusqu'à trois éditions actualisées par jour, et une abondance de sensations et de catastrophes dépassant tout ce que Berlin avait lu jusque là. Pendant les premiers mois de son existence, Tempo manquait presque de couverture politique, et devint bientôt l'épitomé de l'américanisation de la presse, décriée par les conservateurs comme «fleur d'asphalte» et «poudre aux yeux juive».

Contrairement à d'autres publications d’Ullstein, Tempo n'a pas eu un succès instantané. En quelques mois, cependant, sa diffusion dépassa les 140 000 exemplaires. Il y a de bonnes raisons de croire que c'est à cause de leur rôle dans le scandale Sklarek, une affaire impliquant plusieurs hauts fonctionnaires locaux, dont le maire de Berlin, le social-démocrate Gustav Böss. Tempo s'est imposé comme l'un des procureurs les plus acharnés et a attiré beaucoup d'attention par son exposition sensationnaliste de la corruption locale. Contrairement à la longue tradition d'Ullstein de soutenir la cause démocratique, le Tempo rejoignait par ce fait le Nachtausgabe de Hugenberg et le communiste Welt am Abend de Münzenberg, pour attaquer la direction politique de Berlin. Bien que l'accent soit mis sur des révélations sensationnalistes et ne soit pas motivé par une conception anti-démocratique, Tempo a de fait contribué au voix dénigrant le système démocratique. Il est difficile d'établir s'il s'agissait d'une décision commerciale consciente, mais c'est un fait qu'à partir de 1925, les tabloïds antidémocratiques bénéficiaient de meilleurs taux de croissance que ceux qui soutenaient le système parlementaire. Contrairement aux journaux politiques, où le Vossische Zeitung d'Ullstein surpassait le Tag d'Hugenberg, les tabloïds démocratiques comme BZ am Mittag d'Ullstein, 8-Uhr-Abendblatt ou 12-Uhr-Blatt, de Mosse, se debattaient pour maintenir la circulation qu'ils avaient atteint au début des années 1920.

Un sondage réalisé en 1924 montre qu'un journal n'a pas seulement été acheté pour sa tendance politique, mais pour le divertissement qu'il procurait. En outre, une forte croissance de la circulation était clairement motivée par des facteurs non politiques: une partie de l'augmentation de la diffusion de Nachtausgabe résultait de tombolas bien publicisées en 1928 et 1929, avec une participation massive de quelque 300.000 Berlinois. Mais, en même temps, ni le 8-Uhr-Abendblatt ni le BZ am Mittag n'ont réussi à se développer de manière décisive, bien que disposant de journalistes de qualité et bénéficiant des ressources des maisons d'édition Mosse et Ullstein. Ils ont aussi organisé leurs propres tirages au sort et fourni une quantité similaire d'illustrations, de caricatures et de divertissements, sans atteindre toutefois le succès de leurs adversaires «anti-système».

Parmi lesquels il ne faut pas oublier Der Angriff, Goebbels projet pour conquérir de nouveaux partisans pour les nazis. Fondé en juillet 1927, le journal ne visait pas ce que Goebbels qualifiait de «public instruit»: «Angriff devait être lu par les masses, et les masses ne lisent généralement que ce qu'elles comprennent», comme le futur ministre de l’Éducation Nationale l’exprimait.
Journal nazi Der Angriff 1932

Il y avait beaucoup de similitudes entre Angriff et le reste de la presse berlinoise. Angriff devait offrir au moins dans une certaine mesure le genre de contenu que les lecteurs berlinois attendaient de leurs journaux, comme le théâtre, le cinéma, la radio et les critiques de livres, un supplément pour les femmes et les jeunes, etc. Dans ses premières années, Angriff ne pouvait pas se permettre de photos, et la majeure partie de ses images étaient fournies par un caricaturiste du journal à sensation de Hugenberg, Nachtausgabe. Pendant près de cinq ans, Hans Schweitzer a fourni aux deux tabloïds des caricatures. Sous son pseudonyme nazi «Mjölnir», Schweitzer deviendra le caricaturiste, illustrateur et propagandiste visuel le plus important des national-socialistes, salué après 1933 comme «le graphiste du Troisième Reich». Les types idéaux de Schweitzer pour Angriff étaient de grands Aryens blonds, agressifs et déterminés, avec des mâchoires en saillie et des corps musclés, dessinés de manière plus ouvertement propagandiste que ce qu’il produisait pour Nachtausgabe. Ses caricatures étaient plus antisémites dans Angriff aussi. Pourtant, le fait que Schweitzer publie quotidiennement des caricatures anti-républicaines aussi bien pour Hugenberg que pour Goebbels démontre le degré de politisation de la presse à sensation à cette période.


Information tirée de «Press and politics in the Weimar Republic», Bernhard Fulda, Oxford University Press, 2009.



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