dimanche 11 février 2018

La presse à Berlin


Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es, quelqu'un a dit. Dans la République de Weimar, si vous saviez quel quotidien une personne lisait, vous pouviez être sûr de ses opinions politiques.
Si elle lisait Die Rote Fahne par exemple, elle était très probablement membre ou au moins sympathisante du parti communiste KPD. Mais s'il lisait Der Angriff, vous pourriez parier que ses opinions étaient proches du nazisme, et gagner votre pari. Parce que les journaux allemands avaient, pour la plupart, une longue tradition d'adhésion à une cause politique.


Quel journal lisait par exemple Bertolt Brecht ? BZ am Mittag je dirais. C’était après tout celui qui tout le monde lisait, sauf les gens de droite, qui préféraient le Nachtausgabe. Mais le favori du bon Bert était sûrement la Welt am Abend de Willi Münzenberg (un grand journaliste que Brecht connaissait personnellement), un tabloïd dynamique et irrévérent, dans la ligne du parti communiste KPD mais beaucoup plus drôle que Die Rote Fahne, l’organe du parti. Ce dernier était lu seulement par des activistes, son tirage n’était qu’un dixième du Welt am Abend.

Et Christopher Isherwood, que lisait-il, lui, un écrivain anglais exilé à Berlin ? Pour se former une opinion de la situation en Allemagne, je suppose qu’il ne se bornait pas aux journaux de gauche tels le social-démocrate Vorwärts ou le Berliner Morgenpost, libéral plutôt à gauche, mais qu’il jetait un coup d’œil également au Lokal-Anzeiger de Herr Hugenberg, et, ne serait-ce que pour lire les pages culturelles, au Börsen-Courier (le matin, parce que l’édition du soir du Courier était consacrée, comme le nom du journal l’indique, aux mouvements boursiers). Je doute qu’il lisait le Vossische Zeitung, le « journal de référence »; s’il était venu à Berlin c’était justement pour changer d’air, et « la tante Voss » (comme on appelait familièrement le très sérieux journal) était l’équivalent du Times de Londres. Ou Le Temps de Paris).

Mais Lothar, le frère de Otto Nowak, un personnage d’Adieu à Berlin, le roman de Isherwood, lisait sûrement Der Angriff, le tabloïd de Goebbels. Lothar était un jeune travailleur qui avait du mal a trouver d’embauche.

Harry Shadow, le personnage du roman « L’exposition », voilà encore un qui lisait à coup sûr le Courier, ne serait-ce que pour la critique théâtrale de Herbert Ihering, avec laquelle il était presque toujours en désaccord, mais Harry aimait la contradiction. Ihering (qui appréciait le théâtre de Brecht) polémiquait souvent avec Alfred Kerr, un autre critique, qui écrivait au Berliner Tageblatt et qui pensait tout le mal du monde de Brecht. 
 
Harry, un homme de gauche, un révolutionnaire, ne lit bien entendu pas Der Angriff. Quant à Tempo, le tabloïd qui a servi de modèle au Angriff, Harry ne se réfère à lui que par le terme « ordure ». Il n’utilise toutefois pas l’expression « presse juive », chère à Goebbels. Sa copine d’alors, Violetta, achetait son journal au gré de son humeur. Quant à Tempo, elle le trouvait bien amusant, ce qui agaçait Harry.

Et Erwin Keller, le marchand d’art du même roman ? Son collègue Morel, un autre personnage de L’exposition, pense que Keller vote au DDP, le parti libéral de centre-gauche. Si il a raison, alors Keller est un fidèle lecteur du Morgenpost ou bien du Tageblatt.

En France on est habitués à ce que les journaux soient du matin ou du soir. Le Figaro ou Libé le matin, Le Monde le soir. Mais les journaux berlinois paraissaient le plus souvent deux ou même trois fois par jours, avec des éditions actualisées. Chaque édition additionnelle coûtait relativement peu, les coûts fixes restant constants pour la maison d’édition.

Il y a beaucoup plus à dire au sujet des journaux berlinois au temps de la République de Weimar et je compte le faire dans les prochains publications de ce blog.

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