samedi 17 février 2018

"Welt am Abend", un journal rouge à succès



Journal Welt am Abend  1927
Mais si BZ am Mittag avait été le premier tabloïd, il ne resta pas longtemps le seul. Le très droitier Nachtausgabe, du millionnaire Alfred Hugenberg, avait été lancé en 1922, comme une édition du soir de son journal Der Tag. Et en 1925, le députe communiste Willi Münzenberg, qui allait être connu comme « le Hugenberg rouge », achète le journal de gauche « Die Welt am Abend », avec un tirage d’ à peine 3.000 et le transforme en un quotidien à succès. Tout en étant ouvertement communiste, le journal évitait le dogmatisme propre à Die Rote Fahne, organe du Parti, et s’adressait à un publique qui allait au-delà de la gauche extrême.


La raison invoquée le plus souvent par les membres du KPD pour ne pas lire assez le Rote Fahne était que l'organe du parti n’était pas assez divertissant. Un lecteur précisait ainsi ses attentes: 'Je voudrait lire quelque chose sur les sciences naturelles, sur la littérature, sur la criminalité, en bref, je veux sentir le pouls de la vie. . . pas toujours de la politique et encore de la politique. » Les lecteurs demandaient des nouvelles locales, des suppléments illustrés, des romans-feuilleton et une couverture « des sports bourgeois» (en particulier du football).
Comme l' expliquait une femme membre du parti, il était difficile de rivaliser avec la presse bourgeoise et ses «nouvelles intéressantes du monde entier», ses lettres des lecteurs et ses articles sur la mode. Pour toutes ses raisons, beaucoup de femmes communistes s’inclinaient pour le Berliner Morgenpost, « journal bourgeois » du groupe Ullstein. Une réponse commune de lecteurs qui ne lisaient pas Die Rote Fahne était : « ma femme me ferait une scène si j’annulais le Motte [Morgenpost] et souscrivait plutôt au [Rote] Fahne... »

Le Rote Fahne n'a pas réussi à attirer les femmes, tout comme le KPD n'attirait pas l'électorat féminin. Une autre raison, plus prosaïque, suggérée que les journaux « bourgeois » offraient simplement plus de papier et que les lecteurs se fichaient de savoir si leur papier d'emballage contenait texte éditorial ou publicités. Ce n'était pas entièrement faux : en l'absence de
plastique, le papier journal était un élément crucial dans tout ménage et le rapport qualité-prix
n'était pas seulement mesuré en termes de contenu.
«Press and politics in the Weimar Republic», par Bernhard Fulda, Oxford University Press, 2009.
Journal Welt am Abend fevrier 1933

Mais si les communistes ne lisaient pas souvent le Fahne, ils lisaient en revanche volontiers un autre journal « prolétaire » : le Welt am Abend. Il était lu dix fois plus que Rote Fahne, ce qui le Parti Communiste (KPD) voyait d’un mauvais œil. Mais ils ne pouvaient tout de même pas reprocher à Münzenberg d’avoir trop de succès. Parce que le bon Willi était un organisateur né, doublé d’un propagandiste génial. Il n’avait sûrement pas lu Das Kapital, mais il faisait plus pour la cause marxiste que tous les apparatchiks du KPD. Et son succès ne se limitait pas au Welt am Abend ; il avait bâti un véritable empire médiatique. Le magazine A.I.Z., une sorte de Paris Match communiste, était un succès également. Sans oublier Prometheus Films.
 
L’indépendance de Münzenberg agaçait les bureaucrates du parti et, le jour venu, il fut puni. Exilé en France à cause des nazis, son corps fut trouvé une corde autour du cou. Suicide ? Assassinat par ordres de Staline, plutôt.
Mais revenons à Berlin et au Welt am Abend. Il avait une dizaine de pages : trois ou quatre sur la politique, une avec des nouvelles de Berlin, une avec des feuilletons, deux sur la culture, le film et le théâtre, une page de sports et on couvrait aussi l’économie. La publicité occupait en tout une page. Chaque édition contenait des photos, des dessins et quelques caricatures. L'accent était mis sur le divertissement, comme montrent l'espace consacré aux romans sérialisés. Welt am Abend pouvait proposer 'Jack l'Éventreur: Révélations sur la vie d’un meurtrier sexuel» (le Nachtausgabe, très moralisateur par ailleurs, proposait pour sa part 'Nelly est déçue par les hommes! Le roman d'une brunette '.)

Par exemple : la première page de l’édition du 6 avril 1932 est consacrée au procès des deux hommes qui avaient tenté d’assassiner l’ambassadeur allemand à Moscou. « Un acte destiné à provoquer une intervention armée des puissances capitalistes contre l’état ouvrier. «
Dans les pages suivantes on s’indigne du fait que le ministre de l’intérieur de Prusse, le social-démocrate Severing, ait assisté passivement à l’armement des SA. Par ailleurs, le millionnaire suédois Ivar Kreuger, qui vient de se suicider à Paris, se révèle avoir été un faussaire, proclame Welt am Abend : dans son coffre fort on a trouvé des obligations de l’état italien falsifiées.
Ensuite, le deuxième volet d’une série sur la corruption dans l’élite national-socialiste. Des progrès techniques permettent d’envisager des prothèses électriques dans l’avenir. « Sportifs rouges en action » : des sportifs qui soutiennent Thälmann, candidat communiste à la présidence du Reich.
Willi Muenzenberg tient un discours
Willi Münzenberg parle


Une annonce pour le livre de Kurt Tucholsky « Deutschland, Deutschland über alles », illustré par John Heartfield. « Un livre qu’on ne lit pas qu’une fois ». 236 pages du meilleur papier. Éditions Kosmos. Prix réduit de 3 mark à 1,50 mark.
Deux romans-feuilleton : Fort-Vaux, d’Ernst Glaeser et Chercheurs d’or et chasseurs dans le Grand-Chaco, de Walter Burkart.
Parmi les plumes qui contribuèrent au journal on retrouve Egon Erwin Kisch, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger, Kurt Tucholsky, Erich Mühsam, Thomas Mann et Georg Lukács.

En 1932, Welt am Abend tirait 180.000 exemplaires, BZ am Mittag 150.000, Nachtausgabe 185.000, 8-Uhr-Abendblatt 80.000, Tempo (lancé en 1929) 120.000 et le nazi Der Angriff 95.000. Quant au Rote Fahne, L’Humanité allemand, il devait se contenter de 19.000 exemplaires.
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