Saturday, 10 March 2018

Presse berlinoise: pas que des tabloïds




Vossische Zeitung (1918) et Volks-Zeitung (1930)

Déjà avant 1914, trois maisons d'édition s'étaient implantées solidement sur le marché de Berlin: Mosse et Ullstein, côté libéral, et Scherl, extrêmement conservateur, avec l’industriel Alfred Hugenberg comme propriétaire.

Leurs journaux phares combinaient de vastes sections de publicité, des prix de vente bas et une grande circulation. En 1914, ces trois sociétés sont devenues les plus grands empires de l'édition en Allemagne, couvrant une large gamme de titres. Une fois qu'il devint possible d'imprimer des photos de grande qualité, les hebdomadaires illustrés étaient devenus extrêmement populaires et constituaient une source importante de recettes publicitaires; Die Woche, de Scherl et Berliner Illustrirte Zeitung (BIZ) d'Ullstein étaient vendus dans tout le pays. Leurs quotidiens, cependant, n’avaient pas de circulation nationale. Bien que Berliner Tageblatt de Mosse, Berliner Morgenpost d'Ullstein et Berliner Lokal-Anzeiger de Scherl aient la plus grande diffusion de tous les journaux allemands, les ventes se concentraient sur Berlin. Dépendant des publicités locales et avec un fort accent sur les nouvelles locales, ces journaux étaient ciblés sur les Berlinois et ne présentaient guère d'intérêt pour les personnes vivant à l'extérieur de Berlin, lesquels lisaient presque exclusivement de petits journaux locaux.


 














La guerre et ses conséquences ont accéléré l'introduction de caractéristiques modernes dans les médias allemands. Les tabloïds en étaient un exemple. Traditionnellement, les ventes de journaux reposaient exclusivement sur les abonnements et la livraison à domicile. Les tabloïds, cependant, étaient principalement vendus dans la rue. Le premier quotidien de vente de rue, BZ am Mittag d'Ullstein, avait déjà été lancé avec succès en 1904. D'autres éditeurs berlinois réalisèrent rapidement la valeur publicitaire de la vente d'un nombre limité de leurs quotidiens par l'intermédiaire de leurs propres vendeurs ambulants. Mais malgré le succès exceptionnel de BZ am Mittag, ils hésitaient à publier eux-mêmes un bon journal de vente de rue (tabloïd). La principale raison étant le défi commercial de cette forme particulière de vente. Les chiffres de vente pouvaient varier énormément et, sans abonnements fixes, un tabloïd devait acquérir chaque jour son lectorat et s'appuyer donc fortement sur des titres attrayants et un certain sensationnalisme. Sans surprise, ce sensationnalisme avait rencontré le mépris hautain de certains.

 

Le déclenchement de la guerre en 1914 a radicalement changé la situation. Les lecteurs ne voulaient pas avoir à attendre pour connaître les derniers développements. Ils ont développé une demande insatiable pour les dernières «nouvelles», et les éditeurs ont répondu à cette demande avec une multitude d'éditions spéciales à fort tirage vendues exclusivement dans la rue. Des titres, des images, et un graphisme audacieux modifièrent la présentation, y compris des journaux traditionnels. La guerre ne s'est pas seulement traduite par une politisation des sensations, elle a aussi rendu sensationnaliste la politique. Les politiciens, qui avaient précédemment déploré l'orientation vers le profit des journaux soi-disant apolitiques, commencèrent à changer d'avis. Même les sociaux-démocrates ont reconnu la nécessité d'une certaine dose de sensationnalisme pour vendre la politique. Comme Otto Braun, plus tard devenu le premier Premier ministre social-démocrate de la Prusse, souligna à la conférence du parti de 1917: 


Nous aimons parler avec condescendance du besoin de sensation des grandes masses. Mais soyons honnêtes: chaque être humain a besoin d'un peu de sensation. Plus le temps est mouvementé, plus ce besoin devient apparent, et la presse quotidienne qui ignore complètement cette faiblesse humaine se retrouvera bientôt sans lecteurs, parce que personne ne va chez le vendeur pour acheter des somnifères.
Film "L'enfant de Flandres" 1924


Après la guerre, le nombre de tabloïds de Berlin se multiplie: en 1919, certains rédacteurs du 8-Uhr-Abendblatt décident de lancer un autre tabloïd, pour concurrencer le BZ am Mittag d'Ullstein, appelé Neue Berliner Zeitung. Ce tabloïds devient rapidement populaire sous son nom commercial Das 12-Uhr-Blatt. Le journal communiste Die Rote Fahne, récemment fondé,  trouva son tabloïd équivalent dans Die Welt am Abend, un journal socialiste fondé en 1922, puis acheté par Willi Münzenberg en 1925 et devenu le journal communiste le plus populaire de Berlin. En 1922, Hugenberg établit lui aussi une édition tabloïd, Die Nachtausgabe, de son journal politique, Tag. Ces tabloïds inondèrent les rues de Berlin et se lancèrent dans une concurrence à mort. 





Information tirée de « Press and politics in the Weimar Republic », Bernhard Fulda, Oxford University Press, 2009. 

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