Thursday, 31 May 2018

Cabaret des Sans nom (III)

Cabaret Berlin 1930

Erich Kästner, en marge de son article de 1929, a laissé encore une description du Cabaret des Sans nom, cette fois dans son roman Fabian, de 1931.
Mais là, il l’appelle: Cabaret des Anonymes. Des établissements de la sorte existaient apparemment aussi dans d’autres villes, comme Paris. J’ai eu la chance (?) de connaître un tel endroit dans le Raval de Barcelone, dans les années 1970.

Soudain, Labude s'arrêta et dit: «Je ne peux pas rentrer chez moi encore, allons au Cabaret des Anonymes.
''Jamais entendu parler. Qu'est-ce que c'est?"
« Je n'y ai jamais été non plus. Un homme malin a décidé de rassembler des fous et de les faire danser et chanter. Ils obtiennent quelques marks et se laissent insulter par le public. Ils ne s’en rendent même pas compte, probablement. Il semble que l'endroit est toujours plein. C'est compréhensible, après tout. Beaucoup de gens sont soulagés par la vue d'autres plus fous qu'eux-mêmes. "
Fabian consentit. Il se tourna vers l'hôpital, au-dessus duquel brillait la Grande Ourse. «Nous vivons dans un grand âge, dit-il, un âge qui grandit de jour en jour. '

Un grand nombre de voitures privées étaient garées devant le cabaret. A l'entrée, un gros homme à barbe rousse, un chapeau à plumes sur la tête, tenait une hallebarde géante et criait: «Allez, mesdames et messieurs, prenez place dans la cellule capitonnée ! » Labude et Fabian entrent, laissent leurs manteaux dans le vestiaire et, après de longues recherches, ils trouvent une place à une table de coin dans la salle bondée et enfumée.
Sur une scène branlante, une fille sautait, souriant pour elle même avec un regard terne. Une danseuse apparemment. Elle portait une robe verte, qui paraissait faite par une femme au foyer, et portait un bouquet de fleurs artificielles dans sa main; à intervalles réguliers, elle secouait le bouquet ainsi qu’elle-même. A gauche, sur la scène, un vieillard édenté grattait sur un piano maladroit la "Rhapsodie hongroise".
Il n'était pas clair s'il y avait une relation entre la danse et la musique. Le public, des gens très élégants, buvait du vin, discutait fort et riait.
"Fräulein, téléphone, c'est important!" s'écria un gentleman chauve. Le public rit encore plus fort, mais la ballerine ne se laissait pas distraire et continua de sourire et de faire des bonds. Soudain, le piano s’est tu. La rhapsodie était terminée. La fille jeta un regard furieux sur le pianiste et continua de sauter: sa danse n'était pas encore terminée.
"Maman, ton bébé pleure!" croassa une dame avec un monocle.
"Le vôtre aussi," dit un d'une table plus loin.
La dame s'est retournée. "Je n'ai pas d'enfants!"
"Que j’en suis content pour eux!" cria une voix à l'arrière.
"Silence!" cria un autre. L'échange cessa. La fille continuait de danser, malgré que ses jambes devaient lui faire mal. Finalement, il lui sembla que c'était suffisant, elle atterrit mal, sourit bêtement et écarta les bras. Un gros monsieur en smoking s'est levé. "Bien, bien, reviens demain, pour battre les tapis!"
Le public applaudit, faisant un grand bruit. La fille continua de faire des révérences. Finalement, un monsieur sortit des coulisses, attrapa la ballerine qui ne voulait pas partir et la traîna, pour revenir ensuite sur le devant de la scène.
"Bien fait, Caligula!" a crié une dame d'une table de première rangée.
Caligula, un jeune homme dodu aux lunettes en écaille de tortue, se tourna vers le monsieur qui était assis à côté de la femme. "Votre épouse ?"
Le monsieur hocha la tête.
"Alors dites-lui de garder son bec fermé!" Caligula dit. De grands applaudissements. Le monsieur de la première rangée devint rouge comme un coquelicot. Mais sa femme était flattée.
"Silence, imbéciles!" Cria de nouveau Caligula en levant les mains. Il y avait du silence. "Cette danse ... n'était-ce pas un événement mémorable, une chose sublime?"
"Oui oui!" le public clama.
"Mais nous avons mieux, maintenant je vais vous présenter Paul Müller de Tolkewitz, en Saxe. Paul Müller parle saxon et est considéré comme un bon récitateur. À présent il va vous réciter une ballade.Préparez-vous pour quelque chose d'extraordinaire. Paul Müller est. si son apparence ne me trompe pas, complètement sonné. Je n'ai épargné aucune dépense pour l’engager, car je ne peux pas tolérer qu'il n'y ait des dingues que dans le public.
"C'est vraiment trop!" dit un spectateur au visage balafré.
« Asseyez-vous, asseyez-vous! Caligula ordonna en grimaçant. "Savez-vous ce que vous êtes? Un idiot!"
Le monsieur avait le souffle coupé.
"Calmez-vous," continua le patron du cabaret. "Sachez que je n'utilise pas le mot ‘idiot’"pour vous offenser, seulement pour vous décrire."
Le public rit et applaudit. Les amis du monsieur le forcèrent de s'asseoir et essayèrent de le calmer. Caligula sortit une cloche, la secoua et s’exclama : "Paul Müller, viens!" Puis il s’éclipsa.
De l'arrière est sorti un homme grand, incroyablement pâle, dans des vêtements usés.
" Salut, Müller!" lui cria le public.
"Il a grandi trop vite!" quelqu'un s'exclama.
Paul Müller s'inclina avec défiance, passa ses doigts dans ses cheveux puis pressa ses mains sur ses yeux, comme pour se concentrer. Soudain, il retira ses mains du visage, les étira, écarta les doigts, ouvrit grand ses yeux et déclama: «La course à la mort - par Paul Müller.

(de Fabian, d'Erich Kästner, ma traduction)

L'homme continue sa récitation pathétique, les gens se moquent de lui et lui lancent des morceaux de sucre. Il perd patience et attaque quelqu'un dans le public. Caligula le traîne dehors, demandant au public d'excuser Paul Müller tout en insultant certains spectateurs.
Fabian et son ami s’en vont. "C'est un phénomène international", dit-il, "j'ai vu un spectacle comme celui-ci à Paris."



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