mardi 29 mai 2018

Encore le Cabaret des Sans-nom


Un article de l'écrivain Erich Kästner à propos du Cabaret des Sans-Nom:




Kästner compare ce cabaret (qui n'a rien à voir avec l'établissement homonyme qui existe de nos jours à Berlin) à un cirque romain, où l’on va pour satisfaire ses plus bas instincts. Ici, ce n’est pas des gladiateurs qui s’entretuent, ni des chrétiens qui se font massacrer. Non, il s’agit d’amateurs qui rêvent d’être découverts et de faire carrière dans les vrais cabarets, dans les théâtres de revues. Seulement, leurs talents sont nuls, et c’est justement pour ça qu’ils ont été invités au Kabarett der Namenlosen. Il pourrait s’appeler « Le cabaret des sans-talent».

Le Cabaret des sans-nom désigne l'institution la plus folle qu'on puisse concevoir. Naturellement, il est à Berlin et représente, comme s'enorgueillit le producteur du cabaret, l'un des pires exemples de mauvais goût de la ville. Il répond au pseudonyme Elow (son vrai nom était Erich Lowinsky) et son palais de loisirs n'est ouvert que le lundi. Le reste de la semaine, l'espace est consacré à de véritables spectacles de cabaret. Mais une fois par semaine, les artistes s'assoient parmi le public.
 Le nouveau arrivant est surpris. Il s'attend à faire la connaissance de jeunes talents qui veulent être découverts et à qui Elow a donné l'occasion de monter sur les planches. Celui qui croit cela, est profondément déçu. Le Cabaret des Sans-nom sert un but complètement différent.

Plus le pauvre artiste est incompétent et ignorant, plus il est le bienvenu ici, et plus le public d'Elow l'accueille chaleureusement. Car le but ici, dans le Cabaret des sans-nom, c'est de se moquer d'idiots pathologiques.

Le nouvel arrivant est saisi d'horreur devant cet amusement malveillant lancé par un homme d'affaires débrouillard. Les sadiques trouvent ici une nourriture abondante! Tout le monde veut jouir de l'imbécillité impuissante des idiots arrogants. Ici, le public se laisse aller aux sensations que d’autres éprouvent en visitant des asiles de fous ou en assistant à des exécutions et à des courses de taureaux. Rien n'a changé depuis que les gladiateurs romains descendaient sur l’arène pour massacrer les esclaves et les chrétiens. Les êtres humains sont étonnamment constants quand il s'agit de vices. L'arène est aujourd'hui  cabaret. Le conflit armé s'est transformé en récitations. Les taureaux sont devenus des bœufs. Beaucoup de changements. mais l'avidité des sensations reste inchangée.
Une seule circonstance atténuante pour cette forme moderne de divertissement peut être notée. Et c'est presque suffisant pour excuser l'insipidité de cette entreprise: les sans-noms sont pour la plupart si écervelés qu'ils sont imperméables au ridicule et aux rires du public. La raison de leur immunité frise l'incompréhensible. Celui qui n'a pas été là ne peut pas imaginer la vie psychique de ces victimes. Ils sont tellement occupés par leur besoin d'apparaître sur la scène qu'ils ne remarquent rien de ce qui se passe autour d'eux. Ils récitent les histoires les plus tristes que l'on puisse concevoir et ne s'offusquent pas du rire hurlant du public parce qu'ils ne l'entendent tout simplement pas! Avec des sourires sur leurs lèvres, ils laissent passer la joie des autres, racontent leurs inepties ou sautent jusqu'au bout dans leur danse, et ne sont même pas dérangés quand Elow monte sur scène, les invite à faire une pause, et permet au public de voter si l'interprète doit continuer à danser ou à parler, ou s'il en a assez. Les anciens Romains baissaient les pouces quand le vaincu devait recevoir le coup de grâce. Ici, ils crient: «Garde-le, Elow, il est tellement bon ! Qu'il recommence depuis le début! Et le visage de l’artiste en question brille de bonheur parce qu'il aura l'occasion de se faire ridiculiser à nouveau.

 Elow prend la scène pour fournir une sorte de justice compensatoire en insultant le public d'une manière qui suffirait n'importe où ailleurs pour provoquer le chaos et le meurtre. Mais puisque ceux qu'il honore avec de telles insultes sont pour la plupart des habitués, aucune discorde sérieuse n'éclate. À moins qu'il y ait un bavarois dans le public qui enlève son manteau et menace de rendre visite à Elow sur la scène. Mais la paix est rapidement rétablie - les invités, après tout, sont libres d'abuser des artistes. ce qu'ils font avec une diligence impressionnante.


 Les invités traitent Elow rudement. Elow traite ses invités rudement. Ensemble, ils traitent les «artistes» de façon grossière et ne s'offusquent pas lorsque ces derniers livrent des réponses extrêmement décomplexées. Bref, les gens viennent ici pour se défouler, pour se laisser aller, se soustraire aux contraintes internes et se comporter aussi incroyablement que possible.

Les gens se soumettent inconsciemment à une cure psychanalytique ici. Ils sont guéris des instincts de base habituels en leur permettant de se manifester dans un environnement sûr. Elow est donc un médecin moderne qui s'occupe des troubles nerveux de Berlin. . . . L'entendre soudainement nous appeler «idiot» ne veut rien dire. C’est déjà chanceux que ce ne soit pas encore pire. La petite salle bordée de tables où l'on boit du vin et du champagne résonne de blagues. insultes et insolences de toutes sortes. Les gens font pousser ses crocs en les utilisant pour mordre, puis ils reviennent pacifiés dans la société humaine. C'est une cellule capitonnée pour la métropole! On peut griffer et marteler sans se blesser ni blesser les autres.

 La métropole dans sa forme naturelle est un endroit inhumain et des moyens inhumains sont nécessaires pour qu'elle puisse être supportée. L'essentiel est que les sans-noms sont aussi invulnérables qu'un avaleur d'épée. Donc il est probablement possible après tout de excuser ce cabaret. comme on excuse des rêves dans lesquels se produisent des actes meurtriers et honteux. De tels rêves purifient les gens.

From « The Weimar Republic sourcebook », Anton Kaes, Martin Jay, Edward Dimendberg, University of California Press. Originally published at the Magdeburger General-Anzeiger, April 7, 1929



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Gerhard Marcks

Gerhard Marcks (1889 - 1981) était un artiste allemand, connu principalement comme sculpteur, mais également pour ses dessins, gravures ...