dimanche 12 janvier 2020

Berlin et la "danse sauvage"

Babylon Berlin S01E01
Dans les tout premiers épisodes de la série Babylon Berlin, au Moka Efti, nous voyons une jeune fille succinctement vêtue qui exécute ce qui pourrait être une danse des indiens brésiliens.


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Dans les années 1920, ce genre de numéros de cabaret, appelés "danse sauvage" ou "revue nègre" étaient courants à Berlin, et le mérite d’avoir lancé cette tendance appartient sûrement à Joséphine Baker. Joséphine, immensément populaire à Paris, visita Berlin pour la première fois en 1926.





La première de la revue à Berlin eut lieu au Théâtre Nelson, sur la Kurfurstendamn, à la Saint Sylvestre. A cette époque, les Berlinois vivaient une période de prospérité inattendue. Le pire de la crise économique était passé. Les Allemands, s'ils gagnaient de l'argent, n'avaient aucune envie de le mettre de côté. Tous les nouveaux riches étalaient leurs fortunes dans les boîtes de nuit berlinoises les plus enfiévrées et les plus tape-à-l'oeil de l'Europe entière. Comme le Moka Efti, justement.

En dépit de son étrangeté, la Revue Nègre remporta presque autant de succès à Berlin qu'à Paris. Les Krupp allèrent la voir presque tous les jours. Après le finale, le public était si excité par Josephine qu'il envahissait le plateau et la portait en coulisses. Bien que le séjour de la Revue Nègre n'ait pas dépassé deux mois, cela suffit pour que le nom de Josephine prit l'aura magique réservée jusqu'alors à Greta Garbo et Marlene Dietrich. 


Le Berlin Illustrierte l'appela "une figure de l'expressionnisme allemand contemporain". C’étaient les années de la "danse expressionniste", dont le but était de montrer plus d’émotion que de virtuosité. La danse devait être improvisée, désinhibée et provocante. Parmi ses personnalités figuraient Mary Wigman et Valeska Gert (cette dernière était également actrice, apparaissant dans La rue sans joie, Journal d’une fille perdue et L’Opéra de Quat-sous).

Mary Wigman
Valeska Gert


Mais, sans le vouloir, Josephine devint le drapeau d'un autre mouvement allemand à la mode : die Freikorperkultur, autrement dit le nudisme. Cependant, les Allemands de droite considéraient Josephine Baker comme une menace à l'idéal aryen. Les chemises brunes distribuaient des prospectus dans lesquels ils l'attaquaient, la traitant de "Untermensch", c'est-à-dire de sous-être humain. Ainsi, le soir de la première, une importante manifestation hostile aux Noirs défila devant le théâtre.



La prestation de Josephine à Berlin lui permit de faire de nombreuses rencontres. Quand elle fit la connaissance de Max Reinhardt, ce dernier était l'un des metteurs en scène les plus influents et les plus originaux du monde. Il décida de la prendre sous sa tutelle : son talent était encore brut et elle avait besoin d'être formée. Il voulait qu'elle s'engage à suivre pendant trois ans son école d'art dramatique qui avait pour élève, entre autres, Marlene Dietrich. Après avoir rencontré une partie de l'intelligentsia et de l'avant-garde allemande des années vingt par l'intermédiaire de Reinhardt, Josephine envisagea d'accepter la proposition de ce dernier de rester à Berlin et de travailler avec lui. Cependant, elle avait donné sa parole à Paul Derval pour la nouvelle revue des Folies-Bergère et abandonna Reinhardt.



Elle dansa chez le poète Karl Vollmoeller (à qui on doit le scenario de L’Ange Bleu), à Pariser Platz, pendant des heures, heureuse comme un enfant. "Elle ne se réchauffe même pas, mais garde une peau fraîche et sèche. Une charmante créature", écrivait dans son journal le comte Harry Kessler sur sa rencontre avec Baker en 1926. Kessler était à ce point enchanté qu'il proposa de lui écrire un ballet "moitié jazz et moitié oriental", dont la musique serait peut-être composé par Richard Strauss. Vollmoeller et Max Reinhardt (également présent) furent ravis de cette idée.

Elle secoua son derrière avec une telle virtuosité que le public tomba en extase. "Vos fesses, avec le respect que je vous doit, est une mousse au chocolat en mouvement fébrile", écrivait en 1926 le magazine par ailleurs très culturel Der Querschnitt.



On pourrait aussi voir la chose comme ceci : la Baker était perçue comme un petit animal mignon qui venait répondre aux rêves de sensualité, de jungle et exotisme, des Européens. Dans "Revue Nègre", le public était particulièrement enthousiasmé par la "Danse Sauvage" lorsque Baker et son partenaire de scène, le Sénégalais Joe Alex, ont célébré un pas de deux aux allures très érotiques.



Dans aucune ville, nota Baker dans ses mémoires, avait-elle reçu autant de lettres d'amour, de fleurs et de cadeaux: "Berlin, c'est génial! Un cortège triomphal, tu me portes entre tes mains." Partout où elle est apparue, les gens l’acclamèrent. La nuit elle faisait la fête et découvrit à Berlin, comme elle l'écrivait, "la meilleure bière au monde". Lors d’un bal costumé, elle choisit la plus belle femme vêtue de noir de la ville, sortit ensuite dans les rues dans un chariot tiré par une autruche - et déclencha une véritable hystérie de Charleston.



Les manifestations racistes éclipsèrent sa tournée européenne à la fin des années vingt: dans une église de Vienne, une messe fut dite pour "Les graves attaques contre la moralité, commises par Josephine Baker".


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